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Full text of "Estat présent de l'Église et de la colonie française dans la Nouvelle-France"

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PAR M. L'ÊVEQUE DE QUEBEC 




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ESTAT 



PRÉSENT 

DE L'ÉGLISE 



ET DE LA 



COLONIE FRANÇAISE 



NOUVELLE-FRANCE, 
PAR M. L'EVE QUE DE QUEBEC 





QUEBEC : 

RÉ-IMPRIMÉ PAR AUGUSTIN COTÉ & Cie. 

[d'après l'Edition de Robert Pépie, Paris, mdclxxxviii.] 
1856. 




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NOTES 

SUR SA GRANDEUR 

MONSEIGiVEUR DE S. VALIER, 

Second Evéqae de Québec. 



En présentant au lecteur une nouvelle édition de l'inté- 
ressant travail de Monseigneur de S. Valier, second Evêque 
de Québec, nous croyons devoir la faire précéder d'une notice 
sur ce grand prélat et de l'exposé des raisons qui le déter- 
minèrent à faire cette publication. 

Monseigneur Jean-Baptiste De la Croix Chevrieres 
DE S. Valier naquit à Grenoble, le 14 Novembre, 1653. 
Il descendait d'une famille distinguée qui avait déjà donné à 
l'Eglise des prélats vertueux et instruits. Deux de ses oncles 
avaient successivement occupé le siège épiscopal de Gre- 
noble, de 1607 à 1620. 

Après avoir fait ses études cléricales avec distinction, 
monsieur l'abbé de S. Valier fut appelé à la Cour de Louis 
XIV en qualité d'aumônier, poste qui s'accordait peu avec 
la modestie d'un jeune lévite qui n'avait qu'une seule am- 
bition, celle de se dévouer à faire le catéchisme aux enfants, 
à prêcher dans les campagnes et à travailler aux missions. 

Monseigneur François de Laval, premier Evêque de Québec, 
ayant passé en Europe, en 1684, pour décider le Roi de 
France à lui donner un successeur au siège Episcopal de 
Québec, parce que le fardeau de l'épiscopat était devenu in- 
compatible avec le mauvais état de sa santé, ruinée par un 
apostolat ardu et laborieux de vingt-cinq à vingt-six ans dans 
cette colonie naissante. Sa Grandeur réussit à négocier sa 
résignation au siège de Québec et la nomination de Mr. l'abbé 
de S. Valier, qu'il avait recommandé pour lui succéder, à la 
charge qu'il laisserait vacante, en signant sa démission. 



Déjà, quelques années auparavant, Monseigneur de Québec 
avait prié le Révd. Père Louis de Valois, jésuite, et M. 
Tronson, supérieur de la maison de S. Sulpice de Paris, de 
lui choisir un coadjuteur sur qui il pût se reposer en se dé- 
chargeant d'une partie des fonctions délicates et pénibles de 
PEpiscopat ; et, ces hommes, si renommés par leur tact et 
leur discernement profond, avaient fait connaître l'abbé de 
S. Valier comme l'homme du clergé de Paris qui réunissait 
au plus haut degré les vertus d'abnégation, de zèle, et les 
autres conditions requises pour administrer dignement l'égliee 
de la Nouvelle-France. 

On avait désiré, lors de l'établissement de l'Ile de Mont- 
réal (1641), en augmenter rapidement la population, en favo- 
risant l'immigration sur une grande éclielle, et de plus 
établir un Evêché. On revint à cette idée en 1656, et même 
Monsieur l'abbé de Quaylus fut en celte qualité présenté à 
l'assemblée du clergé de France. La nomination de Mon- 
seigneur de Laval à l'administration spirituelle de la colonie, 
en 1659, avec le titre de vicaire-apostolique et la jurisdiction 
sur toute la Nouvelle-France, avait quelque peu ralenti les dé- 
marches des personnes qui tenaient à la réalisation de ce plan ; 
mais on semblait y revenir de tems à autre ; aussi voyons-nous 
quelque part que les instances renouvelées à diverses époques 
en ce sens avaient déterminé quelques personnages à faire 
des observations, surtout lorsqu'ils virent la Cour de France 
décidée à presser l'érection de Québec en Evêché. Cette 
mesure ne sembla néanmoins mettre aucunement terme aux 
dispositions de quelques particuliers, isolés et peu influents, 
disposés en toutes façons à favoriser Montréal, sans viser toute- 
fois à agir directement au préjudice de Québec. On représenta 
plus tard, Icrs de la résignation de Monseigneur de Laval 
(1684-168S), qu'il convenait que le nouvel Evêque résidât à 
Montréal, puisque cette ville était, disait-on, le centre de la 
population de la colonie, qu'elle était d'un accès plus facile 
pour les missions de l'Ouest : et, qu'en outre, à la rigueur, il 
Talait mieux en définitive avoir deux Evêchés dans le Canada, 
ei toutefois on ne se décidait pas à transférer à Montréal le 
siège épiscopal de Québec. On ne doit voir eu tout ceci que 
les effets d'une louable émulation. 



III 

Monsieur Pabbé de S. Valier écoutait toutes ces représen- 
tations avec calme et se gardait bien de se prononcer contre 
les divers projets émis, combattus et rajustés. On l'obséda 
en toutes manières pour lui faire agréer tantôt un plan tantôt 
un autre. JNlais il tint ferme. Pour ne pas froisser les idées 
des uns, en se refusant de prêter attention à leurs sugges- 
tions, dans la crainte de se compromettre et de ne pas faire 
tout le bien désirable en donnant trop facilement les mains 
aux projets des autres, Monsieur l'abbé de S. Valier demanda 
à venir au Canada, pour prendre connaissance des hommes et 
des choses du pays avant de se charger définitivement de 
son administration. D'autres affaires sur lesquelles il avait 
à se prononcer, comme l'union des cuves au séminaire qu'il 
fallait dissoudre, l'établissement des Récollets dans la ville, 
etc., etc , etc., nécessitaient des connaissances qu'il ne pou- 
vait recueillir que par lui-même et sur les lieux. Cette 
détermination, indice d'un esprit droit et prudent, fut agréée 
de tout le monde. La Cour de France, tout en sollicitant son 
mstitution canonique, se réservait d'adopter d'autres expé- 
dients, si effectivement la nature des choses présentait quelque 
inconvénient imprévu. Le rapport de Monseigneur de S. 
Valier devait en outre faciliter le retour au Canada de l'an- 
cien Evêque de Québec, ou l'empêcher définiliv^ement d'y 
revenir, selon que l'état des affaires eût' demandé son retour 
dans la colonie ou eût permis de le retenir en France. Sur ce, 
Monseigneur l'Evêque de Québec (Mgr. de Laval) lui donna 
des lettres de grand-vicaire pour faciliter ses enquêtes, ses 
visites et lés connaissances qu'il voulait acquérir sur les 
affaires de la colonie. 

C'est donc en qualité de grand-vicaire de Monseigneur 
l'Evêque de Québec que Monsieur de S. Valier, Evêque élu 
de Québec, se rendit dans cette colonie pour prendre par lui- 
même une exacte connaissance des affaires et de la disposition 
des esprits. Monseigneur de Laval, resté en France, avait 
à s'occuper de terminer diverses affaires, pour remettre à son 
successeur en office ses pouvoirs, ses charges, et ses attribu- 
tions afin qu'il procédât seul, avec une entière indépendance, 
à la direction des affaires. 



IV 

Monsieur l'abbé de S. Valier ne consultant que son zèle, 
partit de France pour le Canada dans le mois de mai, 1685, 
et débarqua à Québec, le 29 juillet, accompagné de Mousieur 
le Marquis de Denonville, appointé par le Roi au Gouver- 
nement de la Nouvelle-France, et de plusieiu-s prêtres qui se 
dévouaient aux missions du Canada. 

Son livre est un compte-rendu de ce qu'il a observé en ce 
pays. Dans la visite, rapide mais soignée, qu'il a faite du Dio- 
cèse, soit dans l'intérieur, soit dans les missions du Golfe, on 
suivra avec intérêt l'illustre prélat, et l'on aimera à y voir les 
progrés de la religion dans l'Acadie et dans les autres établis- 
sements de la Province. Il dénote un homme judicieux, im- 
partial, sans prétentions, qui a tout vu, tout examiné atten- 
tivement et qui écrit ses impressions de manière à être cru. 

En parcourant ce livre, on verra donc quelle était la situation 
de notre colonie à cette époque (1685 — 1687). On y entre- 
voit ce qui a été fait antérieurement, comme aussi ce qui de- 
vait y être tenté pour l'amélioration du sort des colons. On 
y voit un tracé de la condition des diverses institutions publi- 
ques religieuses et du caractère des hommes qui, à cette 
époque, les dirigeaient à travers les périls du premier âge. 
Il est assurément regrettable qu'on ne puisse pas produire 
une plus grande quantité de renseignements aussi exacts, 
aussi précis, sur les diverses époques de l'église du Canada. 

Quoiqu'il en soit, à son retour à Paris, en janvier, 1688, 
monsieur l'abbé de S. Valier publia le résumé de ses obser- 
vations sous le titre de Estât 'présent de V Eglise de la Nou- 
velle-France, etc., à Paris, chez Robert Pépie, etc. etc., un 
volume, in 8vo, de 286 pages. Nous reproduisons le tout in- 
tégralement, en en conservant même religieusement l'ortho- 
graphe, etc., etc. 

Ce livre, tiré à un nombre d'exemplaires assez limité, se 
répandit rapidement dans les Provinces du Nord de la France 
et dans les maisons religieuses de l'Ancienne et de la Nou- 
velle-France, sans que le Canada en reçût plus d'une dou- 
zaine d'exemplaires' qui ont péri les uns après les autre* 
dans les incendies des divers établissements religieux de 



celte colonie, ou qui ont été, à l'époque de la cession du pays 
à la Grande Bretagne, emportés en Europe avec tant d'au- 
tres livres, documents, journaux, etc., et dont nous regrettons 
tous les jours l'irréparable disparition. 

Pendant le séjour de M. de S. Valieren Canada, le Roi de 
France, Louis XIV, qui au préalable avait exigé de lui 
qu'il sollicitât son institution canonique du Saint-Siège, avait 
lui-même pressé les choses à Rome et fait négocier la con- 
clusion de cette affaire par l'entremise du cardinal d'Estrées 
d'abord, puis par celle du marquis de Lavardin. Pour satis- 
faire à l'empressement du monarque, le Pape Innocent XI 
avait fait expédier ses bulles, à Rome, le 7 juillet, 1687. 

Monsieur l'abbé de S. Valier, n'ayant pu déterminer Mon- 
seigneur de Laval à continuer la direction d^s affaires de 
l'Eglise du Canada sous le titre d'Evêque de Québec, et la 
Cour de France ne paraissant pas ami du projet de donner 
un coadjuteur au titulaire de Québec, puisque les ressources 
de ce siège n'étaient que fort précaires, avait consenti à ac- 
cepter la charge épiscopale à condition que Mgr. de Laval re- 
viendrait au Canada,— ce que la cour de France refusa d'abord 
pour ne pas s'obliger à une dotation plus considérable en fa- 
veur de l'Eglise de la Nouvelle-France. Heureusement ces 
petites difficultés furent bientôt applanies et Monseigneur 
de Laval ayant signé sa démission au siège de Québec, son 
successeur fut consacré le 25 janvier, 1688, dans l'Eglise de S. 
Sulpice de Paris, par Mgr. Jacq. Nie. Colbert (1) archevêque 
de Carthage et coadjuteur de Monseigneur l'archevêque de 
Rouen. 

Monseigneur de S. Valier se prépara à se rendre sans 
délais dans cette colonie où il fut de retour le 1er août 
1688, (2) Monseigneur de Laval l'y avait heureusement 



(1) Mgr. Colbert était fils du grand Colbert, ministre d Etat. En 
1660, il avait été consacré archevêque de Carthage et nommé coad- 
juteur de Mgr. Francs, de Rouxel de Médavy, archevêque de Eouen, 
auquel il succéda en janvier, 1691. , 

(2) Monseigneur ne mit pied à terre que le 2 août, quoique le bâti- 
ment qui portait Sa Grandeur fût arrivé dans la rade la veille. On lit 
quelque part que le prélat arriva à Québec le 30 juillet et ailleurs que 
ce ne fut que le 15 août qu'il prit terre ; mais ces données sont inexactes. 



TI 

devancé. A leur arrivée, les deux prélats se concertèrent 
pour donner une nouvelle impulsion aux institutions et aux 
affaires qui avaient souffert de leur absence. 

Monseigneur de Laval continua à résider au Séminaire de 
Québec qu'il avait fondé ; et, dans sa retraite, Sa Grandeur ne 
s'occupa que de conseiller, de diriger le nouvel Evêque et 
ses subordonnés. Ses avis, dont on sentait toute l'importance, 
ont été fort utiles et ils ont grandement contribué à l'arran- 
gement des affaires multipliées et compliquées dans un dio- 
cèse où tout était à créer et qui se trouvait à une distance si 
considérable des autres églises de la catholicité. 

C'est Monseigneur de S. Valier qui a construit l'évêché de 
Québec, sur le terrain qu'occupent aujourd'hui les ruines du 
Parlement. Sa grandeur fit l'acquisition de cet emplacement, 
avec la maison qui s'y élevait, de François Provost, Major 
de la ville et du château de Québec, par contrat passé par 
devant maître Génaple, notaire à Québec, le 12 novembre, 
1688. 

On doit pareillement à l'illustre prélat la construction de 
l'église de la Basse-Ville. M. le marquis de Denonville, 
gouverneur de la Nouvelle-France, lui concéda, en 1685, l'em- 
placement qu'elle occupe aujourd'hui ; et, pour en hâter les 
travaux, l'actif prélat envoya de France quelques ouvriers, des 
maçons et des charpentiers entendus, qui le devancèrent dans la 
colonie en 1688. Nous voyons par le passage y relatif de la 
lettre ci-jointe du prélat, que selon ses vues, elle devait être 
une succursale de la paroisse de Notre-Dame de Québec. 

Une des fondations qui honorent le plus le nom de Mon- 
seigneur de S. Valier et qui perpétuera le souvenir de ce bien- 
faiteur de notre colonie, c'est celle de l'Hôpital-Général 
de Québec, comme aussi celle de la maison des Ursulines des 
Trois-Rivières qui, en perpétuant l'esprit qui animait le digne 
évêque, redisent aux générations son nom, son courage, son 
désintéressement et ses vertus apostoliques. Déjà, à son dé- 
but dans la carrière évangélique, Mgr. de S. Valier avait 
doté à ses frais sa ville natale d'un hôpital considérable. 
Beaiusvirqui intelUgit super egenum et pauperem, eic.f 
Pseaume, XL. 



TII 

En 1702, Monseigneur Pévêque de Québec ayant jugé à pro- 
pos de repasser les mers pour se rendre à Rome, dans la vue de 
faire agréer au Souverain Pontife, Clément XI, alors régnant, 
ses œuvres, ses fondations et ses dispositions administratives, 
fut comblé de faveurs spirituelles de la part du père commun 
des fidèles, qui se montra ravi de pouvoir bénir un évêque qu'il 
regardait comme l'ange de l'église la plus éloignée du centre 
de l'unité. Il fut dans cette occasion revêtu de la dignité d'As- 
sistant au trône pontifical. Déjà, croyons-nous, il avait été 
nommé Protonotaire Apostolique. Toutes ces faveurs et ces 
dignités, l'évêque de S. Valier ne les appréciait qu'autant 
qu'elles donnaient du relief à l'église du Canada. 

Ayant dépêché les affaires qui l'avaient appelé à Rome, le 
digne évêque de Québec retourna à Paris, et, malgré les avis 
de la cour et les sollicitations de ses amis qui le dissuadaient 
de s'embarquer pour le Canada, vu qu'à cette époque les 
vaisseaux de la marine d'Angleterre (alors en guerre avec la 
France), infestaient les mers, il se décida à partir, et, après 
quelques jours d'une navigation heureuse, il vit qu'il n'était 
plus possible d'échapper au sort dont on l'avait prévenu. Le 
vaisseau du Roi sur lequel il était monté, fut capturé par les 
Anglais, conduit à Londres, puis vendu avec toute sa cargai- 
son ; et l'évêque de Québec fut retenu prisonnier en Angle- 
terre pendant plusieurs années. Bien que captif, Mgr. de S. 
Valier écrivit, à maintes reprises, à son église afiiigée pour la 
consoler. Il bénissait le Dieu qui voulait le rendre utile à 
son peuple en lui donnant, en sa personne, un modèle de la 
manière dont on doit se conduire dans les tribulations : In 
laboribus multis Ayant été remis à la France dans l'é- 
change des prisonniers faits dans la guerre contre la Hollande, 
Monseigneur de S. Valier ne put toutefois revenir au Canada 
qu'en 1714, après la conclusion de la paix, en vertu du 
Traité d'Utrecht du 13 mars, 1713. 

Monseigneur annonça peu de temps après, qu'un coadjuteur 
lui avait été donné dans la personne du Père Ls. Frs. Du- 
plessis-Momay, Breton de naissance, religieux de la maison 
des Capucins de Meudon. Il fut en effet consacré sous le titre 
d'évêque d'Euménie, en Phrygie, et de coadjuteur de Que- 



YIII 

bec ; mais il ne vint jamais en Canada, quoiqu'il ait survécti 
plus de douze ans à Monseignear de S. Valier. 

Monseigneur de Québec, à son arrivée dans la ville épis- 
copale, exprima sa détermination à se retirer à P Hôpital-Gé- 
néral, dans les modestes appartements qu'il s'y était réservés 
lorsqu'il en avait reconstruit la façade et fait la distribution in- 
térieure. Sa Grandeur était portée à en agir ainsi pour ne pas 
déloger l'Intendant Bégon, dont le palais avait été incendié 
dans la nuit du 5 janvier, 1705, et qui s'était réfugié à l'évêché. 
Une autre considération qui agissait puissamment sur la vo- 
lonté du prélat, c'est que le revenu annuel que lui fesait cet ar- 
rangement, lui donnait moyen de soutenir la maison de charité 
qu'il avait fondée et qui avait été, presque dès sa fondation, 
privée de son principal, nous devons dire, de son unique ap- 
pui. Dans cette solitude, si conforme à son humilité, le 
digne évêque s'appliqua sans relâche ni merci à réparer tout 
ce qui avait pu souffrir de sa longue absence. 

Tout adonné aux fonctions de sa charge. Monseigneur ne 
repassa pas les mers. Toujours occupé du soin de son trou- 
peau, il s'évertua à lui être utile en toutes manières. Enfin 
nul n'a plus fait pour le développement des œuvres de la 
charité et de la piété chrétienne. 

Après avoir consacré sa laborieuse carrière aux soins 
des enfants de la colonie, ce prélat mourut, plein de jours et de 
mérites, à l'Hôpital-Général de cette ville, le 26 Décembre 
1727, et fut inhumé, sur sa demande exprimée dans son tes- 
tament, en une fosse qu'il avait fait creuser quelques 
années avant sa mort dans une chapelle latérale attenant à 
la modeste église de l'Hôpital-Général. 

C'est là que repose un homme qui s'est toujours occupé de 
faire le bien-être de ses concitoyens. Ce ne fut point à sa 
noblesse, à sa fortune ni à sa dignité, mais uniquement à ses 
vertus qu'il dut l'estime et la vénération publiques. Il fut 
encore plus distiugué par la noblesse de ses sentiments que 
par celle de sa naissance. Les qualités du cœur égalèrent en 
lui celles de l'esprit. La bonté, la candeur formaient son 
caractère, ce qui néanmoins ne diminuait rien de sa gran- 
deur d'âme ni de sa fermeté quand il s'agissait du maintien 



de l'ordre et de la discipline. Soa désintéressement ne connut 

jamais de bornes 

Sa mémoire est toujours chère aux enfants de l'église du 
Canada, qui conservent comme précieux tout ce qui con- 
cerne ce grand homme, l'un des plus constants bienfaiteurs 
de cette colonie, dont les actes attestent une profonde sa- 
gesse autant qu'une charité sans égale 







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DE 



M. L'EVËQUE 



im 



QUEBEC, 

Ov il rend compte à un de ses amis de son premier voyage de Canada, et 
de TEtat où il a laissé TËglise et la Colonie. 



Monsieur, 

Vous avez souhaité de moy que je vous rendisse 
compte de mon voyage de Canada, et de l'état oij j'y 
ay laissé l'Eglise et la Colonie ; je vous l'ay promis, 
et je satisfais d'autant plus volontiers à vôtre désir et 
à ma parole, que connoissant depuis long-temps 
vôtre pieté, je me flate que vous serez édifié de ce 
que j'ay à vous dire : mais je vous prie de vous sou- 
venir que comme je fais une Lettre, et non pas un 
livre, je dois pour éviter la longueur toucher plutôt 
les faits que les étendre. 

Vous n'avez peut-être pas oublié que je partis de 
Paris au mois de May de l'année 1685. Je m'embar- 
quay à la Rochelle le mois suivant dans le même vais- 
seau que montoit M' le Marquis de Dénonville, qui 



2 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

avoit esté nommé par le Roy Gouverneur de la Nou- 
velle France, et qui menoit avec luy Madame sa fem- 
me et une partie de sa famille. 

De neuf Ecclésiastiques qui avoient bien voulu me 
suivre, et qui avoient tous passé par le Séminaire des 
Missions étrangères de Paris, où j'avois fait ma de- 
meure depuis ma nomination à l'Episcopat, il n'y en 
eut que deux qui demeurèrent auprès de moy durant 
la navigation; les autres furent partagez sur deux 
vaisseaux^ cinq sur l'un et deux sur l'autre : les cinq 
avoient pour chef M. l'Abbé d"Urfé, cy-devant Doyen 
de la Cathédrale du Puy, dont on connoît assez le 
nom et la vertu, sans qu'il soit nécessaire que je fasse 
connoître ici sa personne et son mérite ; il suffit de 
dire qu'il a esté pendant plusieurs années un exem- 
ple de zèle et d'humihté dans le Séminaire de S. Sul- 
pice de Paris, et quil avoit déjà demeuré dix ans en 
Canada, où il avoit donné beaucoup d'édification 
dans le Seûiinaire de Montréal, qui (comme l'on sçait) 
est dépendant de celuy de S. Sulpice, et dont j'auray 
occasion de parler dans la suite de cette Lettre. 

Deux des Prêtres qu'on avoit embarquez avec cinq 
cens soldats qui passoient avec nous, furent les plus 
heureux de tous; car outre les exercices de pieté 
qu'ils firent faire à l'équipage et aux passagers, comme 
on le faisoit dans les autres navires où nous étions, il 
plut à Dieu de leur fournir une nouvelle matière de 
zèle, par la maladie qui se mit dans les troupes, et 
qui enleva cent cinquante hommes ; ils s'apphquerent 
si fortement jour et nuit à secourir ces pauvres ma- 
lades, qu'à force d'être auprès d'eux pour leur don- 
ner les soulagemens du corps, et pour leur adminis- 
trer les Sacremens, la longue fatigue jointe au mau- 
vais air les réduisit enfin au nombre de ceux qui 



LEYÉQUE DE QUEBEC. 3 

ayoient besoin de secours : quelque soin qu'on prît 
de les assister, il fut impossible de vaincre la mali- 
gnité du mal; et ils eurent autant de joye de perdre 
la vie en cette occasion, qu'ils causèrent de douleur 
à tout le monde par leur perte ; Fun mourut dans le 
vaisseau peu de temps avant qu'il touchât au port, et 
Tautre languit encore quelques jours après être arrivé 
à Québec. 

J'avoue que je fus sensiblement touché de la mort 
de ces deux ouvriers évangeliques, sur lesquels 
j'avois beaucoup compté pour le bien de la Colonie, 
parce que je connoissois leur vertu et leur grâce : 
mais après tout je leur portay plus d'envie que de 
compassion, et bénissant mille fois Dieu de l'honneur 
qu'il leur avoit fait de les appeller à luy par une 
espèce de martyre de charité, j'entray autant que je 
le pus en esprit dans leurs saintes dispositions, pour 
avoir quelque part au mérite de leur sacrifice, puis 
que je n'avois pas esté jugé digne de participer à 
leurs souffrances et à leur sort. Quel bonheur pour 
moy, si j'avois suivi mon premier instint qui me por- 
toit à la Rochelle à m'embarquer avec eux, et si 
ayant couru les mêmes risques sur la mer j'avois eu 
la même fortune ! Mais il fallut qu'on m'en empê- 
chât, sous prétexte de prudence, en s'opposant à 
mon désir, et je ne meritois pas de terminer si tôt 
mes jours par une fin si glorieuse. 

Si j'ay esté privé de cette grâce avec justice. Dieu 
m'en a ménagé une autre dont je fais beaucoup de 
cas ; il a voulu que j'eusse durant tout le voyage la 
compagnie de Monsieur le Marquis de Dénonville, 
dont j'ay eu le loisir de connoître plus à fond la pieté 
et la sagesse. Il a autorisé non seulement par ses 
avis, mais encore par ses exemples, tout le bien qui 
se pouvoit faire dans le vaisseau pour l'équipage ; il 



* LETTRE DE MONSEIGNEÏÏR 

étoit toujours le premier à tous les exercices de reli- 
gion, il assistoit les Dimanches et les Fêtes aux Pré- 
dications, et il ne dédaignoit pas de se trouver sou^ 
yent aux instructions familières que Je faisois moy- 
même tous les jours en forme de Catéchisme ; il pas- 
soit presque tout son temps en prières ou en lecture 
de bons livres ; il avoit sans cesse entre les mains les 
Pseaumes de David ; il étoit aisé de voir dans sa con- 
versation qu'il les entendoit bien, et qu'D les goûtoit 
extrêmement : tant que je fus avec luy sur mer, je 
ne luy vis pas faire une faute, et rien ne luy a échapé^ 
ni dans ses paroles, ni dans ses manières qui ne mar- 
quât une vertu bien établie, et une prudence consom- 
mée, tant pour les choses qui regardent la vie Chré- 
tienne, que pour celles qui sont de sa profession et 
de la science du monde : de sorte qu'il n'y a pas Ueu 
de s'étonner que Dieu verse à présent en Canada tant 
de bénédictions sur son Gouvernement par rapport à 
la Colonie Françoise, et sur ses entreprises contre 
les Sauvages, et je ne suis nullement surpris que le 
Roy depuis mon retour, m'ait fait l'honneur de me 
dire plusieurs fois du bien de luy, et qu'il ait témoi- 
gné depuis peu à toute la Cour, que les services et la 
conduite de ce Marquis luy sont agréables. 

En arrivant à Québec, je fus descendre au Sémi- 
naire des Missions étrangères qui est dépendant de 
celuy de Paris, et qui a esté jusqu'à présent le Sémi- 
naire Episcopal de Canada : Messieurs les Directeurs 
de cette Maison vinrent au devant de moy avec tout le 
respect et toute la cordialité que je pouvois attendre 
d'eux ; et comme ce sont eux qui remplissent toutes 
les places de la Cathédrale, ils me receurent en Cha- 
pitre dans les formes en qualité de Grand Vicaire de 
Monseigneur de Québec, qui m'avoit donné cette qua- 
lité par des lettres authentiques avant mon départ de 
France. 



LEVEQUE DE QUEBEC. 5 

Ce Chapitre a esté érigé, comme on vous Ta peut- 
être déjà dit, par nôtre saint Pere le Pape Clément X. 
il est composé de douze Chanoines, d'un Doyen, d'un 
grand Chantre, d'un Archidiacre, d'un Théologal, et 
d'un grand Pénitencier. 

La même Eglise sert de Cathédrale et de Paroisse ; 
le bâtiment n'en est pas encore achevé, et le Rov 
donne chaque année une gratification, pour consom- 
mer peu à peu l'ouvrage qu'on a commencé : on y 
fait rOffîce avec une gravité et une pompe propor- 
Cionnée à la solemnité des jours ; et comme le Clergé 
n'est pas fort nombreux, on élevé dans la Clericature, 
selon l'esprit du saint Concile de Trente, plusieurs 
cnfans du pais, qui étans tormez au chant et aux cé- 
rémonies, suppléent parfaitement bien en ce qui re- 
garde les ministères inférieurs au défaut des Prêtres, 
en attendant qu'on en augmente le nombre. 

Ces jeunes Clercs originaires du pais, sont élevez 
sous la conduite de M" du Séminaire qui en prennent 
grand soin, on les choisit autant qu'on peut d'un beau 
naturel, d'un esprit raisonnable, et d'une disposition 
de cœur et de corps à faire croire qu'ils ont quelque 
vocation à l'état Ecclésiastique : à mesure qu'on dé- 
couvre qu'ils n'y sont pas appeliez on les renvoyé ; 
ils font leurs études au Collège des RR. PP. Jésuites, 
qui s'appliquent à les instruire avec une bonté par- 
ticulière, et qui leur enseignent les lettres humaines, 
et les autres sciences, où ils n'ont pas moins d'ap- 
titude et de facilité que les jeunes gens les mieux con- 
ditionnez de nôtre France : cette étude ne les em- 
pêche pas d'apprendre en particulier quelque métier 
qui leur sert de divertissement dans la maison. Com- 
me on leur distribue les arts selon leur inchnation na- 
turelle, on les voit réussir chacun dans le leur ; ils 



6 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

font avec adresse cent petites choses^ non seulement 
pour l'utilité du domestique, mais aussi pour l'orne- 
ment des Autels qu'ils parent eux-mêmes avec beau- 
coup de génie et de propreté : ils sont sur tout si mo- 
destes à l'Eglise, et ils se tiennent d'un air si dévot 
durant la célébration de l'Office di\in et des saints 
Mystères, qu'ils inspirent de la dévotion au peuple. 

On a déjà tiré de leur nombre quelques bons sujets 
qu'on a promeus au Sacerdoce, et qui pourront avec 
le temps servir tres-utilement cette Eglise dans les 
plus importans ministères. Il en passa lui en France 
il y a Irois ans, qui ayant demeuré au Séminaire des 
Missions étrangères de Paris, et s'y étant fait aimer 
et estimer par ses bonnes qualitez, y mourut l'année 
dernière en prédestiné, et fut fort regrette de toute la 
Maison. La perte d'un seul Prêtre est considérable 
dans un temps où Ton n'a pas encore assez d'ouvriers 
évangeliques, tant pour établir de nouvelles Missions 
parmi les Sauvages, que pour desservir les Cures 
dans les habitations Françoises, et pour remplir tous 
les devoirs de la Cathédrale et de la Paraisse de Que- 
bec. 

Il est vrai qu'il y a dans la Ville ime Maison de Jé- 
suites qui est d'un fort grand secours, et qu'il y a 
aussi un Couvent de Recollets, qui n'en étant pas fort 
éloigné, ne rend pas peu de service aux habitans : 
mais quelque utilité qu'on tire des uns et des autres, 
il demeure toujours beaucoup de bien à faire qui se 
feroit assurément si le Clergé séculier étoit aussi nom- 
breux qu'il le devroit être. 

La maison des Jésuites est bien bâtie, leur Eglise 
est belle, leurs classes ne sont pas aussi fortes en 
écoliers qu'elles le seront un jour : mais leurs Regens 
sont gens choisis, pleins de capacité et de zèle, qui 
remplissent leurs devoirs par esprit de grâce, et qui 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 7 

par la fidélité qu'ils apportent à cet employ passager, 
tâchent de se rendre dignes d'être appliquez à quel- 
que Mission de Sauvages, dont ils apprennent la lan- 
gue selon la destination que leur Supérieur fait de 
leur personne. Ce Supérieur est à présent le Père 
d'Ablon, homme d'un mérite et d'une expérience 
consommée, avec qui j'ay eu beaucoup de liaison 
pendant mon séjour en Canada ; plus on le voit, plus 
on l'estime : et dans le compte qu'il a bien voulu me 
rendre des qualitez et des travaux de tous les Reli- 
gieux qui luy sont soumis, soit dans le Collège, soit 
dans les Missions, j'ay connu qu'ils sont tous des 
Saints qui ne respirent que Dieu seul, et qui ne s'é- 
pargnent en rien pour convertir les infidelles, et pour 
sanctifier les Chrétiens. Il faut avouer que parmi ces 
Pères de la Nouvelle France, il y a un certain air de 
sainteté si sensible et si éclatant, que je ne sçay s'il 
peut y avoir quelque chose de plus en aucun autre 
endroit du monde, où la Compagnie de Jésus soit 
établie. J'ay parlé à ceux qui sont à Québec, et j'ay 
receu des lettres de ceux qui sont en Mission, tous 
m'ont paru d'une vertu et d'une soumission, dont je 
suis encore plus édifié, que je ne suis satisfait de 
leurs talens, et je ne puis sans injustice supprimer le 
témoignage que je rends ici en leur faveur. 

Le Couvent des Recollets s'appelle Nôtre-Dame des 
Anges ; le lieu est agréable, c'est la promenade de 
la Ville la plus belle, et on y va souvent par dévotion 
en pèlerinage. Il y a douze ou quinze Religieux de 
bonne volonté, toujours prêts à aller par tout où il 
plaît à l'Evêque de les envoyer. J'ay sujet de me 
louer d'eux dans les emplois que je leur ay commis. 
Il y a lieu d'espérer que comme on leur envoyera 
toujours de France des sujets bien conditionnez, et 
des Gardiens aussi prudens et modérez, que l'est ce- 



8 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

luy qui est à présent à leur tête, nous vivrons bien 
ensemble. 

Il y a à Québec deux Communautez de Religieuses^ 
érigées par Lettres Patentes, les Ursulines et les Hos- 
pitalières ; les unes et les autres travaillent chacune 
selon l'esprit de leur vocation, avec grande fidélité 
aux emplois de leur Institut. 

Les Ursulines passèrent de l'ancienne France dans 
la Nouvelle, il y a environ quarante-cinq ans avec 
Madame de la Pelleterie leur Fondatrice, dont on 
connoît la vertu, et qui aussi bien que deux des Re- 
ligieuses qu'elle avoit menées avec elle, est morte en 
odeur de sainteté. Elles portèrent d'abord quelque 
chose, les charitez qu'on leur envoya depuis, et le 
ménage avec lequel elles ont toujours usé de leur 
bien, les avoit mises en état de se bâtir à grands frais 
un Monastère, où sans blesser la simplicité Reli- 
gieuse, on avoit ménagé toutes les commoditez du 
Cloître autant qu'on le pouvoit dans un pais qui est 
encore peu habité : il a plù à Nôtre Seigneur de les 
visiter par un incendie qui a réduit en cendres en 
moins de deux heures l'ouvrage et l'effort de plusieurs 
années. Cet accident arriva le 20. jour d'Octobre 
1686, sans qu'on en sçache bien la cause. 

Lors qu'elles entendoient la Messe, on vint brus- 
quement les avertir que toute leur Maison étoit en 
feu; il étoit si furieux et si ardent qu'aucun remède 
humain ne put empêcher un incendie gênerai, il n'é- 
pargna rien, il consuma tout, provisions, meubles, 
bàtimens, excepté un petit corps de logis, leur EgUse 
même n'en fut pas exempte, et à peine M. l'Abbé 
d'Urfé qui étoit pour lors à l'Autel eut-il le loisir d'a- 
chever la Messe et de prendre le S. Sacrement, pour 
le porter tristement dans l'Eglise des Jésuites. Je les 
fis conduire aussi tôt après chez les Rehgieuses Hos- 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 9 

pitalieres, qui les receurent avec toute la douceur et 
la joye que la compassion et Thospitalité pouvoit ins- 
pirer à des filles aussi charitables qu'elles le sont, 
elles les conduisirent d'abord en cérémonie et en si- 
lence, les larmes aux yeux, dans leur Chapelle de- 
vant le S. Sacrement, où toutes étant prosternées en- 
semble, celles qui venoient d'être réduites à une ex- 
trême indigence, s'abandonnèrent avec courage à la 
volonté de Dieu, et le remercièrent tendrement de 
les avoir mises en état de goûter réellement les fruits 
de la sainte pauvreté, et de luy offrir leur misère en 
esprit d'hommage à sa justice et à son amour : de 
sorte que le lendemain jour de leur Mère Sainte Ursule, 
ayant jugé à propos d'aller me consoler avec elles par 
un discours paternel ; je trouvay que bien loin d'a- 
voir besoin de consolation, elles étoient capables de 
donner une joye sensible à tous ceux qui comme moy 
furent témoins de leur résignation et de leur con- 
fiance. Ce qui les afQigea le plus, c'est qu'elles se 
virent obligées à renvoyer leurs pauvres petites filles 
sauvages, qu'elles ne pouvoient plus loger ; car il ne 
leur restoit plus qu'une petite maison de trente pieds 
de long sur vingt de large ; c'est là qu'elles sont en- 
fin retournées, bien résolues d'y souffrir toutes sortes 
d'incommoditez, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu leur 
envoyer de France quelque secours extraordinaire, 
et bien reconnoissantes des services qu'elles ont receu 
durant cinq ou six semaines des Religieuses Hospi- 
talières. 

Celles-cy sont sorties de la Maison de Dieppe, elles 
gouvernèrent leur Hôpital avec une grande applica- 
tion, et quoy qu'elles ayent peu de revenu, elles ont 
un si grand cœur, que sans craindre de s'endetter, 
elles reçoivent tous les malades qui se présentent, 
dont la multitude les ruineroit, si le Roy ne leur don- 



10 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

noit de quoy soutenir des dépenses qui sont au dessus 
de leurs forces. 

Dans la visite que j'ay faite à Québec, j'ay com- 
mencé par le Séminaire, je déclaray d'abord que 
mon dessein étant -de m'instruire et de m'inforraer de 
rétat de l'Eglise, plutôt que de faire aucun change- 
ment, je ne changerois rien dans les choses tant soit 
peu de conséquence, et queje m'estimerois heureux 
si je pouvois soutenir le bien que M. de Québec avoit 
établi avec tant de bénédiction et tant de peine pen- 
dant prés de trente années. 

La noble Maison de la Val dont il est sorti, le droit 
d'aînesse de sa famille auquel il a renoncé en entrant 
dans rétat Ecclésiastique, la vie exemplaire qu'il a 
mené en France avant qu'on pensât à l'élever à l'E- 
piscopat, le zèle et l'application avec laquelle il a 
gouverné si long-temps TEgUse de Canada, soit en 
qualité de Vicaire Apostolique, Evoque de Petrée, 
soit en qualité de premier Evêque de Québec, dont le 
titre a été érigé à Rome en Tannée 1674-, à l'instance 
de Louis le Grand, qui a doté TEvêché ; la constance 
et la fermeté qu'il a eue à surmonter tous les obsta- 
cles qui se sont opposez en diverses occasions et en dif- 
férentes manières à la droiture de ses intentions et au 
bien de son cher troupeau : les soins qu'il a pris de la 
Colonie des François, et de la Conversion des Sau- 
vages ; les na\1gations qu'il a entreprises plusieurs 
fois pour les intérêts des uns et des autres ; le zèle 
qui le pressa de repasser en France il y a trois ans, 
pour venir se chercher un successeur ; son désinté- 
ressement et l'humilité qu'il a fait paroître en offrant 
et en donnant de si bon cœur sa démission pure et 
simple ; enfin toutes les grandes vertus que je luy 
vois pratiquer chaque jour dans le Séminaire où je 
demeure avec luy, meriteroient bien en cet endroit 



L'eYÉQTJE de QUEBEC. H 

de solides louanges, mais sa modestie m'impose si- 
lence, et la vénération qu'on a pour luy par tout où 
il est connu, est un éloge moins suspect que celuy 
que j'en pourrois faire : l'honneur qu'il m'a fait de 
jetter les yeux sur moy pour remplir sa place, m'a 
mis sur les épaules un fardeau si fort au dessus de 
mes forces, qu'il me semble que sans être ingrat, il 
me seroit permis de n'en être pas tout-à-fait recon- 
noissant ; il luy était aisé de mieux choisir, et je sens 
bien qu'il me sera difficile de soutenir l'idée qu'il a 
eue de ma personne, quand il m'a proposé au Roy, 
tout indigne que je suis, pour un si redoutable Mi- 
nistère. 

Tant qu'il a été en Canada il a étendu sa vigilance 
sur toutes les parties de son Diocèse, mais il s'est ap- 
pliqué sur tout à établir et à régler le Séminaire de 
Uuebec ; les Directeurs qui le gouvernent sont en pe- 
tit nombre, et s'ils avoient moins de grâce et d'activiîé 
([u'ils n'en ont, il leur seroit impossible de faire tout 
ce qu'ils font au dedans et au dehors de leur Maison : 
le détachement dont ils font profession, la charité qui 
les unit, l'assiduité qu'ils ont au travail, et la régula- 
rité qu'ils s'efforcent d'inspirer à tous ceux qui sont 
sous leur conduite, m'ont donné une tres-sensible 
consolation : quelque ferveur que j'aye trouvé parmi 
eux, j'ay eu le plaisir de la voir redoubler dans leur 
Maison. Nous jugeâmes qu'il étoit bon d'augmenter 
le nombre des enfans du petit Séminaire, et d'en 
lirer les sujets les plus formez pour les faire passer 
dans le grand : tout le monde y fit les exercices de 
la retraite spirituelle avec tant de bénédiction, que 
depuis les plus jeunes Clercs jusqu'aux Ecclésias- 
tiques les plus avancez dans les saints Ordres, chacun 
apporta de son propre mouvement tout ce qu'il avoit 
en particuher pour être mis en commun ; il me sem- 



i% LETTRE DE MONSEIGNEUR 

bla pour lors voir revivre dans l'Eglise de Canada 
quelque chose de cet esprit de détachement qui fai- 
soit une des principales beautez de TEglise naissante 
de Jérusalem du temps des Apôtres ; et pour entre- 
tenir dans la jeunesse cette disposition de grâce et de 
ferveur, on résolut de faire par semaine plusieurs 
Conférences spirituelles, sur tout par rapport à l'Orai- 
son et à l'exactitude qu'on devoit avoir à suivre les 
règles de la Maison. 

Il y avoit long-temps que M'^ les Directeurs souhai- 
toient avec ardeur d'envoyer quelqu'un de leurs Ec- 
clésiastiques à quelque Mission de Sauvages ; M. de 
Québec mon Prédécesseur, qui avoit trouvé M^ Thury 
fort disposé à commencer cette entreprise, l'avoit fait 
partir dés l'année 168i. pour en aller jetter les fon- 
demens dans l'Acadie, où l'on étoit persuadé qu'il y 
avoit des grands biens à faire pour la conversion de 
plusieurs infidelles : ce Prêtre dans le peu de séjour 
qu'il y avoit fait, avoit pris de si bonnes mesures, 
qu'étant de retour à Québec dans le temps que j'y ar- 
rivay de France, on conclut qu'il falloit le renvoyer 
sur ses pas, et luy abandonner la conduite de ce 
grand dessein. 

Mais pour en mieux faire entendre l'importance, il 
faut sravoir que le pais de TAcadie, en y comprenant 
la grande Baye du fleuve Saint Laurent, est une éten- 
due de terre d'environ cent Ueuês en droite ligne, de- 
puis le Cap de Rosiers jusqu'au Fort de Pentagoùet ; 
et par mer en faisant le tour de cet espace, on compte 
trois cens lieues de circuit, dont sLx vingts qui sont 
entre le Cap de Rosiers et Canseaux, avoient esté 
concédées autrefois à M. Denis, et c'est ce qu'on ap- 
pelle la grande Baye de Saint Laurent, et le reste de- 
puis Canseaux jusqu'à Pentagoùet est proprement le 
païs particuher de l'Acadie, dont le Port Royal étant 
la place principale en est aussi comme le centre. 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 13 

On avoit eu d'abord la pensée qu'on pourroit éta- 
blir dans la Baye de Saint Laurent trois Missions sé- 
dentaires : l'une à Ristigouche, l'autre au Cap Breton 
et la troisième à la rivière de la Croix ; parce que ces 
trois lieux sont assez abondans en tout ce qui est né- 
cessaire aux habitations et à la subsistence des Sau- 
vages ; mais après j avoir bien pensée on a cru qu'il 
falloit se réduire à un seul établissement. 

Cependant il est bon de marquer ici la situation et 
les avantages de ces trois endroits^ avant que de dire 
auquel des trois on s'est fixé. 

Ristigouche est à peu prés à quarante-cinq 
lieues de l'Isle Persée, dans le fonds de la Baye des 
Chaleurs, -vis-à-vis le Banc des OrphelinSj sur une 
rivière fort poissonneuse et assez profonde-pour pou- 
voir porter des vaisseaux jusqu'à trois lieues au dessus 
de son embouchure ; les terres y sont propres à faire 
des bleds d'Inde et de France: les Sauvages des en- 
virons qui sont dispersez pour la pluspart dans les 
bois, et qu'on nomme Gaspesiens, se réunissent 
de temps en temps en cet endroit, où ils ont un Ca- 
pitaine. ^ ... 

La rivière de la CroLx est à i^us de quarante lieues 
de Ristigouche, et à trente-«ix de l'Isle Persée, elle 
est large d'un quart de lieuë, elle a ordinairement 
(juatre ou cinq brasses de profondeur jusqu'à huit 
lieues dans les terres, pour y porter commodément 
des navires, et comme le flux et reflux monte encore 
deux ou trois heuës plus haut deux fois le jour ; l'eau 
y est aussi toujours salée ; la pêche de saulmon, de bar, 
d'esturgeon, de truitte, d'aloze, d'anguille, de carpe, 
etc. y est abondante ; la chasse ne l'est pas moins ; 
on prend sur tout vers le haut dans l'enfoncement des 
forests beaucoup d'orignaux, de castors, d'ours, de 



14 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

loutres ;, etc. et vers le bas quantité d'outardes, de 
canards, de cercelles, et autre gibier, sans parler des 
huîtres, hommards et autres coquillages, et même 
des loups marins dans la saison ; de sorte que rien n'y 
manqueroit pour la commodité de la vie, si les terres 
voisines étoient fertiles, mais elles ne sont bonnes 
que sur le rivage, encore ne le sont-elles que par 
cantons. 

On auroit peine à croire que cette rivière qu'on ap- 
pelle de la Croix n'ait pas esté ainsi nommée par des 
Chrétiens ; il est pourtant vray que ce n'est pas eux 
qui luy ont donné ce nom ; elle le tire de certains 
Sauvages, qui de temps immémorial s'appellent Cru- 
ciantaux, parce qu'ils conservent entr'eux un respect 
particuher pour la CroLx, sans qu'il paroisse aucun 
vestige d'où l'on puisse conjecturer qu'ils en ayent 
jamais connu le mystère ; il seroit fort curieux de . 
pouvoir remonter jusqu'à la première origine de ce 
culte qu'ils rendent sans y penser au signe sa- 
lutaire de la Rédemption des hommes: mais comme 
l-'excés de la boisson d'eau de ^âe, dont ils sont aussi 
passionnez que tous les autres Sauvages, a fait mourir 
depuis quelque temps presque tous les vieillards et 
grand nombre de jeunes gens, il est bien difficile de 
trouver parmi eux des personnes capables de nous 
instruire de la vérité avec quelque sorte de certitude. 

Si l'on s'en rapporte à un des plus anciens qui vi- 
voit encore il y a peu d'aimées, on trouvera sans 
doute quelque chose de bien extraordinaire dans ce 
qu'on a pu apprendre de kiy. Cet homme âgé de 
cent ou six vingts années, interrogé un jour par M"" 
de Fronsac, fils de M' Denis, dît qu'il avoit xù. le pre- 
mier navire d'Europe qui avoit abordé dans leur pais ^ 
qu'avant son arrivée ils avoient déjà parmi eux l'usage 
de la Croix ; que cet usage ne leur avoit point esté 



L'eYÉQUE de QUEBEC. 15 

apporté par des étrangers, et que ce qu'il en sçavoit, 
il Favoit appris par la tradition de ses pères. Voici 
donc à peu prés comme il s'expliqua. 

Il y a long temps, dît-il, que nos Pères étant affli- 
gez d'une cruelle famine qui dépeuploit la Nation, 
après avoir invoqué inutilement le Démon par leurs 
Jongleries, c'est à dire par leurs cérémonies supersti- 
tieuses, un des plus vieux vit en songe un jeune 
homme, qui en l'assurant de leur délivrance pro- 
chaine par la vertu de la Croix, luy en montra trois, 
dont il luy déclara que l'une leur serviroit dans les 
calamitez publiques, l'autre dans les délibérations et 
les conseils, et la troisième dans les voyages et les 
périls. 

A son réveil il ne trouva plus rien entre ses mains ; 
mais l'image de ces Croix luy demeura si vivement 
imprimée dans l'imagination, qu'il en fit sur le champ 
de semblables à celles qu'il croyoit avoir vues, et ra- 
contant à ses enfans ce qui s'étoit passé dans son 
sommeil; sa famille commença dés Ibrs à mettre dans 
la Croix cette confiance qui se communiqua ensuite à 
toute la Nation. 

Tous en mettoient une de bois à l'un des bouts de 
leurs canots, et en portoient sur eiLx une autre de 
porcelaine qui flotoit agréablement sur leur estomac ; 
plusieurs en pendoient une à leur col, et les femmes 
enceintes en consolent une d'étoffe rouge et bleue à 
cet endroit de iBur couverture qui cache leur sein, 
comme pour mettre leur fruit sous la protection de la 
Croix- Enfin ces pauvres gens, après avoir porté la 
Croix sur leur corps durant leur vie, la faisoient en- 
terrer avec eux après leur mort, ou arborer sur leur 
tombeau. Le Capitaine se distinguoit du commun, 
en ce qu'il en avoit une particulière sur les épaules 
jointe à celle de l'estomac, et l'une et l'autre avoit 



i6 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

une bordure de poil de porc-épic, teinte en rouge du 
plus vif couleur de feu ; outre cela les trois Croix de 
bois de deux pieds et demy de haut^ dont il appli- 
quoit l'une au devant de son canot pour les voyages, 
et dont il plantoit les deux autres au milieu de sa ca- 
bane, et à la porte contre les périls et pour les con- 
seils, avoient chacune pour marque de distinction, 
trois croisillons qui étoient un monument toujours 
subastant de la vision des trois Croix. 

Apres cette digression qu'on a jugée nécessaire, et 
(jui apparemment ne sera pas désagréable : il faut 
dire im mot du Cap Breton. 

Cette Isle est au Sud de la rivière de la Croix, dont 
elle est éloignée de soixante lieues ; elle touche pres- 
que à la terre ferme vis-à-vis un lieu qu'on nomme 
Petit-Passage : on dit qu'elle a bien cent lieues de 
tour, mais elle est si entrecoupée de lacs, qu'elle est 
moitié eau et moitié terre : le sol y est bon en plu- 
sieurs cantons ^ la chasse et la pêche bonne par tout, 
et il y auroit encore à présent un grand nombre de 
Sauvages, si l'eau de vie n'avoit point fait parmi eux 
àutiint de meurtres que chez les Crûtiantaux : mais il 
y a heu d'espérer, que s'ils embrassent un Xour le 
Christianisme, comme la pluspart le projnettent, la 
passion qu'ils ont pour cette boisson s'amortira, et 
qu'ils pourront les uns et les autres se repeupler ave€ 
le ternps, et deveniE.aussi nombreux et aussi floris- 
sansKjue jamais. 

Après avoir comparé ensemble l'ïsle du Cap Breton 
de la rivière de la CroLx et de Ristigouche, on a jugé 
que la rivière de la Croix étoit le poste le plus avan- 
tageux pour une Mssion sédentaire ; peut-être que 
tous les peuples des deux autres endroits pourront 
venir de temps en temps en ce lieu-là pour y com- 
mencer leur instruction : on pourroit aisément les 



l'eYÉQUE de QUEBEC. 



instruire ensemble, parce que tous, excepté les Ab- 
nakis ou Kanibas parlent la même langue, et ils ont 
des qualitez merveilleuses pour le Christianisme. 

Ils sont d'un naturel doux et docile ; ils exercent 
volontiers l'hospitalité, ils vivent entre eux en grande 
union, ils aiment leurs enfans autant que toute autre 
Nation du monde ; les femmes sont aussi laborieuses 
que les hommes ; on ne les voit jamais inutiles : 
l'impureté est en abomination parmi eux ; la conti- 
nence y est en vénération ; il est rare qu'un homme 
ait deux femmes, il se rendroit méprisable par cette 
conduite, et on diroit de luy qu'il vit en bête et non 
pas en homme : quoy que les personnes mariées y 
soient tres-fécondes, elles vivent d'une manière si ré- 
glée avec leur mary, que sans péril d'incontinence 
de part et d'autre, elles n'ont communément des en- 
fans que de deux ans en deux ans ; les garçons sont 
retenus et reservez avec les filles au delà de ce qu'on 
peut croire : ily a des endroits où ils ont des caba- 
nes séparées, et ils ne se visitent jamais les uns les 
autres ; que s'ils se rencontrent au dehors, on ne 
leur voit prendre aucune liberté ensemble ; et il est 
inoùi qu'il se soit passé entre eux le moindre désor- 
dre. Que ne doit-on pas attendre de telles gens, 
quand la grâce de l'Evangile venant à fortifier de si 
belles inclinations, on les verra s'élever à cette haute 
perfection dont on a le plaisir de les voir capables. 

Mais pour parler des Cruciantaux en particulier, 
l'amour et la vénération qu'ils ont pour la Croix, 
n'ont pas peu servi à faire conclure l'établissement 
qu'on a fait à la rivière de la Croix : c'est-là que les 
Directeurs du Séminaire de Québec ont pris posses- 
sion de trois lieues de terrain, que M Denis leur a 
données pour y établir des iMissionaires de leur 
Corps ; et c'est auprès des Cruciantaux que M^ Thury 



18 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

a déjà commencé de travailler dans le peu de temps 
(ju'il a déjà esté avec eux : il en a écrit des choses 
trei-édifiantes ; il se louG sur tout des bonnes dispo- 
sitions de deux Capitaines, avec lesquels il a traité de 
la conversion de tous les autres, et il fait un fort 
grand cas de la modestie des jeunes gens, de leur 
penchant à exercer la charité, et de leur dévotion 
dans la prière, quand il les assemble. 

J'ay veu, dit-il, durant un mois ou six semaines 
que j'ay passé dans la cabane d'un Capitaine, où il y 
avoit bien des frères et des sœurs, des cousins et des 
cousines, une sagesse qui feroit confusion à nos Chré- 
tiens de France ; on n'y disoit pas une seule parole 
trop enjouée, on n'v faisoit pas la moindre action un 
peu trop libre ; et un jeune François s'étant échappé 
un jour devant eux à dire quelque chose contre l'hoa- 
nesteté, tous ceux qui Tentendirent en concourent de 
l'indignation ; et quand ils virent que sur le rapport 
qu'ils m'en faisoient, je corrigeois fortement ce petit 
libertin, ils ne se contenoient quasi pas de joie. 

Ils sont nez, poursuit-il, aussi ofiîcieux que chastes ; 
j'en ay fait Fexperience dans ma propre personne, 
j'étois allé à la maison de M^ de Tronsac par dessus 
les glaces, pour \isiter deux malades, à mon retour 
ayant trouvé mon chemin impraticable à cause du 
dégel quiétoit survenu, il me fallut prendre un grand 
circuit qui ne me permit pas d'arriver avant la nuit 
prés de la cabane où je retournois ; et comme il fal- 
loit traverser la rivière, et que je n'avois ni canot ni 
moyen de nager dans l'obscurité qull faisoit, je m'a- 
visay d'appeller du lieu où j'étois : on reconnut ma 
voix dans la cabane : deux enfans du Capitaine sans 
se mettre en peine du danger, passèrent à moy sur 
les glaces, et après avoir sondé l'eau coulante qui 
étoit entre nous, un d'eux se jetta à nage pour me 



L'eYÉQUE de QUEBEC. 19 

soutenir pendant que je me glisserois sur un petit ar- 
bre que nous avions couché de travers, dont un bout 
portoit à terre et l'autre sur la glace, où dés que j'eus 
mis le pied, luy et son frère me prirent sous les ais- 
selles, et me portèrent plutôt qu'ils ne me conduisi- 
rent à l'autre bord chez eux, avec une charité et une 
allégresse que je ne puis exprimer. Ces deux jeunes 
gens ont une ardeur incroyable pour la prière : car 
outre qu'ils assistoient tres-devotement à celle qu'on 
reciloit et qu'on chantoit en commim le soir api-és le 
repas, et le matin durant la Me^se que je disois tous 
les jours dans un enfoncement de la cabaiie qui ne 
servoit qu'à ce saint usage, ils venoient souvejit avec 
leurs cousins se mettre à genoux auprès de moy après 
que tout étoit (ioi, pour roe demander la grâce que 
je les fisse prier encore en particulier, et que je leur 
expliquasse le Catéchisme Leurs sœurs et leurs cou- 
sines alloient aussi dans le niC-me deiseiu s'agenouil- 
ler aux pieds d'une ulle nommée Thérèse, que j'a- 
vois fait passer là de l'Isle Persée, pour y faire auprès 
des personnes de son sexe, ce que je faisois pour les 
hommes, et qui s'en acqnitoit avec la benedi(;tion 
proportionnée à la solidité de la vertu que j'avois re- 
connue en elle : elle étoit charmée de la dévotion et 
de la simplicité de ces jeunes fdles, et je ne l'estois 
pas moins de celles de leurs cousins et de leurs frères. 
Je remarquois presque la même disposition dans les 
personnes les plus avancées en âge, lors qu'allant de 
cabane en cabune visiter les brebis quiétoientde mon 
troupeau, pour avoir occasion d'y en joindre de nou- 
velles ; je trouvois des vieillards qui prenoient plaisir 
à me questionner, et à me répondre comme des en- 
fans sur la doctrine Chrétienne : il y en avoit qui 
m'accompagnoienl de leur cabane jusqu'à la pro- 
chaine, pour se faire instruire en chemin, quoi qu'il 



20 LETTRE I»E MONSEIGNEUR 

y eût quelquefois assez loin de riine à l'autre ; et 
après que je leur avois enseigné ce qu'ils desiroient 
apprendre^ ils s'en retournoient contens. 

Jusques ici ce sont à peu prés les paroles de ce 
Missionaire, dont la petite relation contient tant 
d'autres faits si consolaQS; que si je ne craignois point 
d'être trop long, je seroisravi de les mettre tous dans 
cette Leitre. J'avotie qu'en les lisant mon cœur s'en- 
flàma. et je couceusdés lors le (.'esseind'eatreprendre 
le voyage d'Acac-ie, pour aller voir de mes yeux les 
agréables commencemen-; de ceite Mission sédentaire, 
mais il falut en suspendre l'exécution, poiur conti- 
nuer mes visiies dans 1? ('oionie F-'ançoise. 

J'alloy durant riiyve-" au Cop ToLirraenie, à 1<-^ côîe 
de Beau]"n'é, et à ll-le d'Or^ecns, qi»'oa appelle au- 
joîjrdhui la Comté de Scan Lpuieoi, appartenant à 
M'Berihe;oi, Sec.eiai.e des Comiiu-ndemens de Ma- 
dame la Oaiiphine, si coniM,' dans le Canada, par ^on 
zèle pour 1:* décori^Joû des Eglise^, et p?r l'établis- 
sement des peli-es écoles pour les enfans. Je vis tous 
les hobiinns qui se iiouvereot srr rna route, les invi- 
tant à se rendre chacuii dans leurs Paroisses à me- 
sure que j'y fe'-O'S ma vieiie ; ils s'y rendirent pour 
la pluspari, et j'eus la consoloiion d'en voir plusieurs 
assister à nos prie;*p=i ei e^borlations, et s'approcher 
des Sc'cremens, pour g.::gner les indulgeoces que je 
leur porîois. 

Mon principal soin dans îe Cap Tourmente, fut 
d'examiner Fun apré- l'autre Irenie-un enfan=; que 
deux Ecclésiastiques du Séminaire de Québec y éle- 
Yoient, et dont il y en avoit dix neuf qu'on appliquoit 
à l'étude, et le reste à des métiers : l'éloignement où 
ils étoient de leurs parens et de toute compagnie dan- 
gereuse à leur âge, ne contribuoit pas peu à les con- 
server dans l'innocence : et si on avoit des fonds pour 



L'eYÉQUS de QUEBEC. 21 

soutenir ce petit Semiiiaii-e ; on en lirei-oit avec le 
temps un bon nombre de sainls Prêtres et d'habiles 
artisans. 

Il n'y a dans ceî endroit qu'une seule Cure qui est 
fort bien desservie ; il y en a trois à la côte de Beau- 
pré, sçavoir sainte Anne, Chàteau-Richer, et l'Ange- 
Gardien ; et cinq dans Tlsle dOrle.'.ns, qui sont la 
sainte Famille, S. Franf-ois, S. Jean, S. Paul et S. 
Pierre. 

Ces huit Cures sont gouvernées par quatre Prêtres 
dont l'un est attaché à sainte Aane, heu de pèleri- 
nage où Ton va toute l'année ; l'autre dessert Châ- 
teau-Piicher et l'Ange Gardien ; le troisième partage 
ses soins entre la sainte Famille et S. François, et le 
dernier est chargé luy seul de S. Jean, de S. Paul et 
de S. Pierre: chaque f*; -oisse aura dans la suite son 
Curé, lors quelle pourra luy lournir sa subsistance, 
et qu'il y aura plus de ^'rèires dans le pais : tous ces 
lieux m'ont paru pauvres, il n'y a que trois ou quatre 
Eglises qui ayent esté bàiies de pierres par les soins 
et le secours de M'' du Seminai'*e de Québec : les au- 
tres ne sont que de bois, et elles ont besoin d'être ou 
reparées, ou rebâties, ou achevées, ou ornées au de- 
dans, ou pourvues de quelques vaisseaiLX sacrez, d'or- 
nemens, de linge, de fonts Baptismaux, ou accom- 
pagnées de Cimetières fermez, et de Presbytères qui 
manquent presque par tout, les Curez étant réduits à 
se mettre en pension dans des maisons séculières, où 
il seroit à souhaiter qu'ils ne fiissent pas : ils ont 
pourtant vécu jusqu'à présent avec beaucoup de sa- 
gesse, et j "attribue à leur exemple et à leurs soins le 
bon ordre que j'ay veu parmi les Habitans de ces 
lieux-là, qui sont assez universellement gens de bien, 
et dont les enfans m'ont paru fort bien instruits. 

Quelque temps après je passay à Montréal, éloigné 



si LETTRE DE MONSEIGNEUR 

de Québec d'environ soLxante lieues : je visitay sur 
ma route toutes les Eglises que j'y trouvay des deux 
cotez de la rivière ; celle d'une petite Ville qu'où ap- 
pelle les trois Rivières^, et qui e^t fermée de pieux, 
fut la seule qui me donna de la consolation ; toutes 
les autres étoient ou si prêles à tomber eu ruine, ou 
si dépourvues des choses les plus nécessaires, que la 
pauvreté où je les vis ûi'affligea sensiblement ; et je 
ne doute pas que si les persoimes de pieté qui sont en 
France, avoient vu comme moy ces lieux saints, cou- 
verts de paille, tout délabrez, sans vaisseaux sacrez 
et sans ornemeiis, elles n'en fussent vivement tou- 
chées, et quelles n'étendissent leurs aumônes jusques- 
là, pour y faire célébrer les divins mystères avec dé- 
cence. 

En entrant à Montréal, j'y fus receu avec de gran- 
des marques d'honneur et de joye par iVl' le Chevalier 
de Calieres Gouverneur, qui comme tout le monde 
sçait est un homme fort appliqué à son devoir, brave 
de sa personne, plein d'honne-:telé, et très-capable 
de son employ au jugement de tous ceux qui le con- 
noissent. 

Je ûs mes visites dans la Paroisse, dans les Maisons 
Religieuses, et dans le Séminaire que M" de S. Sul- 
pice de Paris y ont établi depuis plusieurs années, et 
où ils ont un bon nombre de sujets envoyez de France, 
dont j'ay connu les talens et les vertus, non seule- 
ment par la réputation publique, mais par les entre- 
tiens particuliers que j'ay eu avec eux, et parla con- 
fiance avec laquelle ils ont bien voulu me découvrir 
leurs plus secrettes dispositions : leur Superieiu* a 
€Sté fait Grand Vicaire par mon Prédécesseur, et il a 
dans sa Maison de quoy fournir des Curez à la Ville 
et aux environs, des Supérieurs aux Religieuses Hos- 
pitalières et aux Sœurs de la Congrégation, et des 



L'eVÉQUE de QUEBEC. 23 

Missionaires aire Sauvages. M^ l'Abbé d'Urfé a dé- 
siré qu'on le mit aunoQibre de ceux qui desservent 
4eF> Paroisses, et il en conduit une des plus exposées 
avec toute Fappli cation et toute Tardeur de son zèle. 

Tous ces differens ouvriers travaillent à Tenvi à 
qui fera le mieux chacun dans leurs postes, et le de- 
sir qu'ils ont tous d'être occupez à la sanctification 
des ames^ ne les empêche pas de s'appliquer avec 
fidélité au soin du temporel, qui nonobstant leur vigi- 
lance^ ne suffit pas encore aux dépenses de leur Maison. 

Leur Supérieur est un sujet de mérite et de grâce 
qui a receu de Dieu un merveilleux discernement 
pour placer ceux qui sont sous sa conduite selon la 
diversité de leurs talens. Il sç.ait l'art de ménager 
tous les esprits, et sa prudence jointe à sa douceur et 
à ses autres vertus luv a gagné l'estime et l'affection 
de toutes sortes de personnes. 

L'iiopital est administré par dix-huit ou vingt 
Religieuses Uospitalieres, dont plusieurs sont venues 
de France. Ce sont de vertueuses filles ; mais on ne 
peut gueres être plus pauvres qu'elles le sont. Tout 
leur bâtiment consiste dans un corps de logis, dont 
le bas est une salle de malodes, étajeé par dehors et 
par dedans, et le haut est un grenier plutôt qu'un 
dortoir, où on est obligé de mettre plusieurs lits dans 
chaque cellule, et où le froid et le chaud sont extrêmes 
suivant la diversité des saisons. 

Il est vray qu'on a commencé de bâtir une nou- 
velle salle pour les hommes malades, en attendant 
qu'on puisse en construire une pour les femmes avec 
les autres lieux nécessaires, et sur tout une Cha- 
pelle ; mais après avoir emprunté pour faire le peu 
qu'on a fait, il n'a pas esté possible de l'achever, et 
comme les marchands du pais se lassent de prester à 
une maison qui est si mal dans ses affaires, il n'y a 



24 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

que Dieu quisiche par quels moyens elle pourra s'é- 
tablir. 

Les vingt mille écus que Madame de Bull ion femme 
du Sur-Intendant avoit donnez pour fonder les lits 
des pauvres, ont esté réduits par des accidens inopi- 
nez à onze ou douze cens livres de rente, et cepen- 
dant j'ay veu par les comptes de la Maison qu'on 
dépense sept à huit mille francs chaque année, parce 
qu'il y a toujours bien des malades, dont le nombre 
augmente dans les temps de guerre par la multitude 
des blessez qu'on y fait porter. 

La raesme Dame avoit aussi donné vingt-mille li- 
vres pour la fondation des Religieuses; mais ce fond 
a esté entièrement perdu par la mort d'un homme qui 
l'ayant pris à contrat de constitution est demeuré in- 
solvable envers tous ses créanciers, parce qu'il devoit 
de grandes sommes au Roy qui a saisi tous ses biens ; 
de sorte qu'il est surprenant que leur Communauté et 
leur Hôpital n'ait pas péri jusqu'à présent, et j'attri- 
bue à leur vertu les ressources extraordinaires qu'elles 
ont trouvées de temps en temps dans la divine Provi- 
dence, qui semble leur avoir ménagé des secom-s im- 
préveus à proportion de leurs besoins et de leurs souf- 
frances. On ne peut avoir plus de soin des pauvres, 
ni plus de confiance en Dieu qu'elles en fontparoistre ; 
et elles meriteroient que le Roy augmentât à leur 
égard ses liberalitez royales, pour soutenir une œu- 
vre qui est si bien entre leurs mains, et qui est absolu- 
ment nécessaire à la Colonie. 

Les Filles de la Congrégation sont aussi assez in- 
commodées dans leurs affaires ; c'est mesme une 
merveille qu'elles ayent pu subsister après l'accident 
qui leur arriva il y a trois ou quatre ans; toute leur 
maison fut bridée en une nuit, elles ne sauvèrent ni 
leurs meubles, ni leurs habits, trop heureuses de se 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 25 

sauver elles-mesmes ; encore y en eut-il deux d'en- 
tre elles qui furent envelopées dans les fiâmes. Le 
courage de celles qui en échaperent les soutint dans leur 
extrême pauvreté, et quoy qu'elles fussent plus de 
trente, la divine providence pourvut à leur pressante 
nécessité. Il semble que cette calamité n'ait servi 
qu'à les rendre plus vertueuses et plus utiles au pro- 
chain, car il n'y a point de bien qu'elles n'ayent en- 
trepris depuis ce temps-là, et dont elles ne soient ve- 
nues à bout. Outre les petites écoles qu'elles tien- 
nent chez elles pour les jeunes filles de Montréal, et 
outre les Pensionnaires Françoises et Sauvages qu'elles 
élèvent dans une grande pieté, elles ont établi utie 
Maison qu'on appelle la Providence, dont elles ont la 
conduite, et où elles instruisent plus de vingt grandes 
filles, qu'elles forment à tous les ouvrages de leur 
sexe pour les mettre en étal de gagner leur vie dans 
le service. 

De cette Maison sont sorties plusieurs Maîtresses 
d'école qui se sont répandues en divers endroits de 
la Colonie, où elles font des Cathechismes aux en- 
fans, et des Conférences tres-touchantes et très-utiles 
aux autres personnes de leur sexe qui sont plus avan- 
cées en âge. 

Il y a sur tout dans la Mission de la Montagne une 
école d'environ quarante filles Sauvages, qu'on ha- 
bille et qu'on élevé à la Françoise, en leur apprenant 
en même-temps les mystères de la foy, le travail des 
mains, le chant et les prières de l'Eglise, non seule- 
m3nt en leur langue, mais encore dans la nôtre, pour 
les faire peu à peu à nôtre air et à nos manières. On 
voit plusieurs de ces filles qui depuis quelques années 
ont conceu le dessein de se consacrer tout à fait à 
Dieu avec les Sœurs de la Congrégation, dont elles 
suivent déjà fidellement les Règles et les Observances : 



26 LETTRE DE MO:îSEICNEUR 

mais on n'a pas encore jugé à propos de leur faire 
contracter aucun engagement ; et on ne leur permet- 
tra qu'après les avoir long-temps éprouvées. 

Cette Mission de la Montagne, dont je viens de par- 
ler, mérite bien que je m'y arreste un peu, parce 
qu'il s'j fait beaucoup de bien. C'est un village en- 
fermé dans un petit fort assez bien muni et en état de 
se défendre ; il n'est éloigné de la Ville de Montréal 
que d'un quart de lieuë, et les liabiîans sont des Ira- ^ 
quois et des Ilurons, non seulement bien convertis, 
mais parfaitement fervens, qui ont esté assemblez et 
cultivez par le zèle et par les soins de Messieurs de 
Saint Sulpice. 

Celuy de ces Messieurs qui s'y applique autant par 
obéissance que par inclination est un homme de mé- 
rite, dont je suprime ici le nom pour faire plaisir à 
sa modestie. Sa naissance et son choix l'attachoient 
autrefois en France à des emplois bien diiferens de 
ceux dont il est à présent chargé, et il s'est toujours 
acquiié de ses devoirs avec honneur. Dieu lui adonné 
im esprit vif et agréable, capable de toutes les scien- 
ces et de tous les arts ; et comme il n'a pas moins de 
mémoire que d'intelligence, il avoit appris dans ses 
voyages la pluspart des langues d'Europe, comme 
pour se préparer à apprendre plus aisément dans la 
suite celles des Sauvages de la nouvelle France, où 
par im coup extraordinaire de grâce il fait à présent 
les fonctions d'un excellent Missionaire, qui gou- 
verne son troupeau avec autant de pieté que de sa- 
gesse. 

La ferveur qui règne dans cette Mission ne cède en 
rien à celle de toutes les autres dont je parle ray dans 
la suite de cette Lettre. On y nt non pas comme 
dans un fort, mais comme dans un Cloître, et toutes 
les vertus s'y pratiquent selon les règles de la plus 



LEVEQUE DE QUEr.EC. ^ 

haute perfection évangelique. Il y a presque toujours 
quelqu'un qui prie dans la Chapelle, on n'y voit 
jamais parler personne, et plusieurs s'en interdisent 
l'entrée pour des fautes fort légères, dont ils dO pu- 
nissent volontairement eux-mêmes, en se tenant par 
esprit d'humilité et de i^niletice à la porte : ils ont 
tous une merveilleuse application à conserver leur in- 
nocence ; ils n'ont pas moins de soin de se tenir par 
tout dans une grande recollection ; ei après qu'ils ont 
parlé à Dieu dans l'Of-aison avec une simplicilé char- 
mante, ils font retentir les cabanes et les champs de 
Caniiques spirituels durant le temps de leur travail et 
de leurs occupations domestiques: quand ils sont les 
uns avec les autres, ils s'entr'animenl à la vertu par 
la sainteté de leur conversation, et ils exercent en- 
tr'eu.v en loule occasion une charité continuelle. Enfin 
ridée qu'ils ont de la grâce du BapLcme leur imprime 
un zèle ardent pour le procurer à leurs amis, et en- 
core plus à leurs enfans dés qu'ils sont veaus au 
monde ; et l'on a vu des femmes Chr-ciiennes qui 
étant accouchées durant le cours de quelques voya- 
ges, sont revenues exprés de plus de cent lieues pour 
faire baptiser ces petites créatures par leur charitable 
Missionaire. 

Ce digne ouvrier a un soin particulier de la jeunesse. 
Il se décharge des filles sur les Maîtresses d'école 
que les Steurs de la Congrégation envoyent dans le 
village ; et il est le Maître de toutes choses à l'égard 
des jeunes garçons : il ne se contente pas de leur ap- 
prendre la doctrine Chrétienne et la manière de bien 
vivre, il leur enseigne aussi à parler François, et à 
chauler le plein-Chant et la Musique, selon qu'ils ont 
de la voix. Les uns ont appris sous luy à être Tail- 
leurs, les autres sont devenus Cordonniers, et il y en 



28 LETTRE DE MONSEIG>'EUR 

a même de Massons qui ont déjà bàli de leurs propres 
mains de petiies maisons à l'Europeanne. 

Le travail le plus commun est la culture des champs 
qu'ils défrichent |^)our y semer du bled dinde ; et 
malgré Tamour excessif qu'ils ont naturellement pour 
le repos, le <:hrtstianisme les a rendus si laborieux, 
qi/il y en a quelques-uns, qui après avoir cultivé plus 
de terre qu'il ne leur en faut pour eux et pour leur 
famille, en louent, ou en donnent aux autres. Cest 
tout ce que je puis dire en abrégé de cette Mission, et 
il faut reprendre le cours de mes visites. 

Le vo^'age le plus long et le plus fatigant que j'are 
fait estceluy de l'Acadie et du Port Royal, qui est 
distant de Québec de prés de 200. lieues. Je partis le 
Mercredy d'après Pâques second jour du mois d'Avril, 
malg'-e les glaces qui nous mirent plusieurs fois en 
péril, et qui nous retardèrent extrêmement. Comme 
nôtre marche étoit lente,, j'eus le loisir de visiter en 
passant la Mission du Sud : le premier jour on ne put 
faire qu'ime lienë, et on s'arrêia à la pointe de Lesi, 
où je fus voir l'emplacement du Presbytère qu'on es- 
peroii y construire de pierres, auprès d'une Chapelle 
qui est une des plus propres et des mieux bâties du 
Canoda, et qui est dédiée à Dieu sous Tinvocalion de 
S. Joseph, Patron de toute la Nouvelle France. Quel- 
ques jours après je vis le nouvel édifice d'une autre 
qu'on élevé à la pointe à la Caille, et qu'il faudra 
poui-voir de toutes choses : elle sera desservie par le 
même Missionaite qui est ou Cap de S. Ignace, dont 
l'Eglise qui n'est que de bois est assez jolie, mais 
aussi pauvre (jue les autres, quoi qu'elle soit dans le 
lieu le plus peîiplé de la Mission. Je séjournay à la 
rivière des trois Saulmons, où je fus surpris de ce 
qu'on n'avoit pas encore commencé la Chapelle qu'on 
avoit ordre d'y bâtir, on me promit qu'on y travaille- 



L EYÉQUE DE QUEBEC, 29 

roit incessamment ; et après avoir confessé les enfans 
qui n'avoient pu être confessez à Pâques, nous arri- 
vâmes le lendemain à la Boateillerie, dont les Ha- 
bitans avoient esté plus diligens à bâtir la leur. Je 
fus fort consolé de la trouver si avancée ; mais je fus 
affligé en môme-temps de voir qu'il n'y avoit qu'un 
seul Missionaire pour cet endroit, pour la grande 
Anse, et pour la rivière du Loup, qui est la dernière 
habitation du Canada, et qui est un endroit fort pro- 
pre pour y assembler les Sauvages : on y enattendoit 
une centaine, dont le nombre s'augmenteroit beau- 
coup en peu de temps, si on pouvoit leur donner un 
Missionaire, comme ils le désirent, et comme nous 
l'espérons. C'est-là qu'étans un peu affoiblis par les 
fatigues de plusieurs jours de navigation et de marche 
tres-penible, nous nous préparâmes par huit ou dix- 
autres jours de repos à en essuyer de nouvelles. 
Nous nous remimes donc en chemin le 7. de May : 
J'avois avec moy deux Prêtres et cinq hommes, qui 
dévoient me servir de canoteurs, c"est à dire, de gens 
destinez à conduire les canots sur Teau, et à les por- 
ter sur terre quand il faut passer à pied d'un lac à un 
autre ; ce qui arrive fort souvent, et q«ii rend cette 
manière de voyage tres-incommode. 

Comme nos guides, pour prendre le plus court 
chemin, nous menoient par une route non fréquentée, 
où i! fahoit tantôt naviguer et tantôt marcher, dans 
un pais où l'hyver duroit encore ; nous rompions 
quelquefois les glaces sur les rivières, pour faire mi 
passage aux canots, et quelquefois nous descendions 
des canots pour passer sur les neiges et dans les eaux 
qui étoient répandues dans les espaces de terre qu'on 
appelle des portages, parce qu'il y faut porter les ca- 
nots sur les épaules. 

Pour marquer mieux nôtre route, nous donnâmes 



10 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

des noms à tous ces portages, aussi bien qu'aux lacs 
et aux neuves quïl a fallu traverser. Nous navigeâ- 
nies sur les quatre rivières du Loup, des Brandis, de 
S. François, et de S. Jean ; on fait peu de chemin sur 
les deux premières, on est plus long-temps sur les 
deux autres. Celle de S. François est plutôt un tor- 
rent qu'une rivière : elle est formée par la chute de 
plusieurs ruisseaux qui tombent de deux chaînes de 
montagnes dont elle est bordée à droite el à gauche ; 
rlle n"est navigable que depuis le dix ou le douzième 
de May, jusques vers la fin de Juin ; pour lors elle 
est si rapide, qu'on y feroit sans peme vingt à vingt- 
cinq lieues par jour, si elle n'étoit point traversée en 
trois ou quatre endroits par quelques arbres ; qui en 
chaque endroit occupent environ quinze pieds des- 
pace, et qui laisseroient le passage libre si on les cou- 
poit, comme on le peut faire avec fort peu de dé- 
pense; car on ne croit pas qu'il en coùtast deux cens 
pistoles à débarasser le canal de ces obstacles, qui 
retardent beaucoup les voyageurs. 

La rivière de S. Jean a bien plus d'étendue et de 
beauté que celle-là ; on dit qu'elle a prés de quatre 
cens heuës de course, et 1 on en compte cent soixante 
depuis le lieu où nous la prîmes jusqu'à son embou- 
chure ; son cours est toujours égal, et les terres 
qu'on voit sur ses bords paroissent bonnes : on y 
trouve plusieurs Isles fort agréables, et quantité d'au- 
tres rivières fort poissonneuses au Nord et au Sud, 
<ïui venant à s'y décharger, entretiennent son canal. 
H nous a semblé qu'on pourroit faire de belles Colo- 
nies entre Medogtek et Gemesech, et sur tout dans un 
certain lieu que nous avons nommé Sainte Marie, où 
la rivière s'élargissant est entrecoupée d'un grand 
nombre disles qui seroient apparemment fort fertiles 
ii elles étoient défrichée». Une Mission pour les Sau- 



L'eVÉQUE de QUEBEC. Si 

rages seroit bien Jà ; le terrain n'a pas encore de 
maître particulier, le Roj ni le Gouverneur n'en 
ayant pas fait jusqu'à présent de concession à per- 
sonne. 

Dés le second jour de nôtre navigation sur ce fleuve 
nous rencontrâmes pour la première fois une cabane 
de Sauvages Chrétiens de la Mission de Sillery, qui 
pour aller à la chasse, étoient venus se poster à l'em- 
bouchure d'une rivière qu'ils appellent Madoûaska, et 
que nous nommâmes la rivière de S. François de 
Sales. C'est en la remontant que les Sauvages vont 
se rendre à une autre rivière qui tombe avec rapidité 
dans le fleuve de S. Laurent environ vers le Bic. 

On ne peut expliquer combien ces pauvres Chré- 
tiens eurent de joye de nous voir, et combien nous 
en eûmes aussi de les trouver ; ils nous firent présent 
d'une partie de leurs vivres, dans un temps où les 
nôtres nous manquoiejit; et le même jour nous en 
trouvâmes d'antres en plus grand nombre dans trois 
cabanes qui nous régalèrent de même, et qui nous 
demandèrent avec instance un Missionaire pour les 
instruire : quelques-uns d'entr'eux étoient venus de 
l'ïsle Persée, et je fus surpris d'en voir un qui parloit 
un peu François, et qui avoit esté en France. 

Le jour suivant dix-septiéme de May nous vîmes 
l'endroit qu'on appelle le grand Sault saint Jean-Bap- 
tiste, où la rivière de Saint Jean faisant du haut d'un 
rocher fort élevé une terrible cascade dans un abîme, 
forme un brouillard qui dérobe l'eau à laveuô, et fait 
un bruit qui avertit de loin les navigateurs de des- 
cendre de leurs canots. Ce fut-là qu'un homme sor- 
tant de l'Acadie, où il avoit esté envoyé par M"" l'In- 
tendant, me donna une de ses Lettres, et je me ser- 
vis de l'occasion pour donner aussi de mes nouvelles 
à M' le Gouverneur qui pouvoit être en peine de nous. 



32 LETTRE DE MONSEIGXEUR 

Le dix-huiliéme nous fumes coucher à Medoglek^ 
premier fort de TAcadie, où je consolay extrêmement 
une centaine de Sauvages, lors qu'étant allé les visi- 
ter, je leur dis que je venois exprés pour établir en 
leur faveur une Mission dans le pais. Il seroit à sou- 
haiter que les François qui ont des habitations sur la 
route fussent assez réglez dans leurs mœurs pour at- 
tirer par leur exemple ces pauvres gens au Christia- 
nisme ; mais il faut espérer qu'avec le temps la refor- 
mation des uns servira à la conversion des autres. 

Jusqu'ici je ne m'étois pas séparé de la petite trou- 
pe que j'avois amenée avec moy de Québec, mais je fus 
obligé de me détacher avec un Prêtre, et d'envoyer 
le reste de mon monde au bas de la rivière saint Jean, 
attendre une commodité pour passer au Port Royal, 
pendant cpie j'irois par le fort de Richibouctou, où il 
y a environ 50. Sauvages, et celuy de Miramichy, où 
il étoit important que je visse moy-même en quel état 
étoit la petite Mission qu'on y avoit commencée durant 
rhyver. 

Nous n'y arrivâmes que la veille de la Pentecôte, 
après avoir mis trois jours à faire dLx-huit lieues, 
partie en côtoyant la mer, partie en marchant sur le 
rivage, non seulement le jour, mais aussi la nuit par 
la pluye et le mauvais temps. 

Miramichy est im lieu fort agréable sur la rivière 
de Manne, à une lieuë de celle de Sainte Croix ; il y 
a un petit fort de quatre bastions formez de pieux, et 
dans ce fort une maison où M^ de Tronsac fait sa de- 
meure. Prés de là est un lieu qu'on appelle en lan- 
gage du pais Skinoubondiche, et nous avons pris aux 
environs les trois lieues que M' Denis nous a données 
pour nôtre Mission. M' Thury qui a résolu d'y faire 
nôtre premier établissement, (qu'on espère devoir 
être suivi de quelques autres, si les fonds nécessaires 



l'eTÉQÎJE de QUEBEC, ^3 

îîë nous manquent pas) après quelques assemblées 
générales des Sauvages et plusieurs conférences par- 
ticulières avec leurs Capitaines, étoit convenu avec 
eux de deux points qu'il avoit jugé essentiels; Fun 
pour assurer la subsistance de ceux qui se fixeroient 
à cette habitation, l'autre pour prévenir les désordres 
qui pourroient leur arriver de l'eau de vie. Il les a 
engagez à défricher la terre dont il est en possession, 
et à souffrir que les bleds d'Inde qu'on recûeilleroit 
chaque année, fussent mis dans un magazin commun, 
pour être ensuite distribuez par son ordre avec œco- 
-nomie aux familles qui auroient travaillé, en préfé- 
rant les malades, les veuves et les orphelins, aux 
•personnes saines et aux jeunes gens. Par ce moyen 
on empôcliera d'un côté la fainéantise de quelques- 
uns, et de l'autre on remédiera au foible qu'ils ont de 
consumer en peu de semaines ou de mois des provi- 
sions, qui étant bien ménagées, suffiroient pour l'an- 
née entière. 

A l'égard de l'eau do vie, ils luy ont promis qu'ils 
n'en boiroient que par sa permission et par mesure, 
voulant bien qu'on ne leur en donne jamais plus d'un 
demi-septier à la fois. Ils le logent dans leurs ca- 
banes et le nourrissent à leur manière, en attendant 
que la divine Providence nous donne le moyen de luy 
-bâtir une maison et une Chapelle, et de luy fournir 
un fonds stable pour vivre parmi eux, et pour faiie 
subsister avec luy mi autre Missionaire sans leur être 
à charge. 

J'eus la consolation de les entretenir plusieurs fois 
par interprète durant sept jours, de leur dire la Messe 
tous les jours dans leurs cabanes, et de leur entendre 
chanter les prières du soir et du matin d'une manière 
fort dévote, et qui me parut assez harmonieuse. Ils 
s'efforçoient à l'envi de me témoigner leur reconnoif- 

3 



34 LETTRE DE l[0XSETG5ErR 

sance des fatigues que j'avois prises pour venir de 
si loin les voir, et de la grâce qu'on leur avoit faite 
de pourvoir aux besoins de leurs âmes et de leurs 
corps, en leur donnant un Missionaire qui avoit pris 
des mesures pour procurer en même-temps le tem- 
porel et le spirituel à leurs faaiilles. 

Avant que de me séparer d'avec eux, j'exhortaj 
extrêmement les François qui les fréquentent, à se 
souvenir qu'ils étoient étroitement obligez à leur 
donner l'exemple de la sobriété et de la chasteté Chré- 
tienne, pour ne pas les scandaliser dans un temps 
où leur foy étoit encore foible et susceptible de toutes 
les tentations humaines. 

Comme je devois parcourir autant que je le pour- 
rois touies les habitations Françoises de l'Acadie, 
pour connoitre par moy-méme l'état de cette nouvelle 
Colonie, je passay à Richibouctou, à Chedaik, à Tlsle 
S. Jean qui me sembla belle, au Cap Louis, au petit- 
Passage, à Fronsac et à Chetaboactou, où je voulois 
m'arrèler un peu pour y voir la pèche sédentaire éta- 
blie depuis deux ans par une Compagnie particulière 
de France, qui étant soutenue et secourue par le Roy, 
pourra dans la suite se dédommager avec usure des 
avances qu'elle est obligée de faire, pourveu qu'on con- 
tinue à y envoyer tous les ans quelques habitans, sur 
tout des pescheurs : qu'on leur fournisse des chaloupes 
et des filets,, et qu'en les laissant d'abord pescher pour 
leur compte, ils se mettent en état avec un peu 
d'aide, d'entreprendre quelque défrichage. Le Com- 
mandant du fort est M^ de la Boullaye Lieutenant de 
Roy dans la Province, homme d'honneur et affec- 
tionné aiLx mteréts de la Compagnie ; il y a cin- 
quante François occupez à la pesche et au travail, 
que deux Pères Penitens de la Province de Normandie 
ont grand soin d'instruire. Ces bons Religieu-V disent 



LEVEQUE DE QUEBEC. 35 

la Messe tous les jours, et font avec application toutes 
les fonctions Curiales. 

Une Compagnie de soldats, dont les uns seroient 
pescheurs, les autres manœuvres et artisans, feroit 
à mon avis merveilles en ce lieu-là. 

Pour passer delà à Beaubassin, nous eûmes assez 
à souffrir, principalement durant les trois derniers 
jours dans le portage d une prairie, où la chaleur de 
la saison nous exposa aux piqueures insuportables 
des maringoûins ; et il semble que cette expérience 
nous étoit nécessaire, pour nous apprendre à plain- 
dre les pauvres gens, qui dans cette saison-là sont 
exposez à la cruelle persécution de ces petits mouche- 
rons, en travaillant dans les bois et dans la cam- 
pagne. 

La situation de Beaubassin est charmante ; il est 
arrosé de sept rivières assez grosses, qui après avoir 
formé cinq Isles, vont se jetter dans la mer à l'endroit 
d'un bassin de cinq à six lieues de tour qui fait na- 
turellement un des plus beaux havres du monde. On 
en sort par une embouchure qui n'ayant que demie 
lieuë de large, n'est pourtant pas dangereuse, et 
qui sert d'entrée dans la Baye Françoise, qu'on dit 
avoir au moins deux cens lieues de eûtes. On compte 
dans cette habitation cent cinquante âmes, sans y 
comprendre trois familles Chrétiennes de Sauvages 
qui s'y sont retirées pour y faire du bled d'Inde. 
Les premiers François qui s'y transplantèrent il y a 
dix ans, sortirent de Port-Pioyal : ils y furent réduits 
d'abord à ne vivre que d'herbages, ils ont eu beau- 
coup de peine dans la suite à faire du bled, parce que 
les terres labourables étant innondées de la marée, 
il a fallu les garenlir de l'inondation par des digues 
qu'on a élevées à force de travail et de dépense. Ils 
sont maintenant plus à leur aise, et coûime ils ont de 



36 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

bons et de vastes pâturages, ils y ont mis quantité de 
vaches et de bestiaux qu'ils ont tirez de l'Isle de Sable, 
où le feu Commandeur de Rasiiiy les ayant fait jetter 
autrefois, ils sont devenus comme Sauvages, et ne 
se laissent approcher qu'avec peine ; mais on les a})- 
privoise peu à peu, et ils sont d'un grand secours 
pour chaque famille qui peut aisément en avoir bon 
nombre. A présent qu'ils cueillent un peu de grain, 
ils s'animent à la pesche, soit celle du saulmon qui 
?.e fait dans la Baye, soit celle delà morue qui n'est 
qu'à soixante lieues. Si quelque vaisseau de France 
pouvoit leur porter tous les ans des étoffes et d'au- 
tres petites commoditez, il trouveroit sa charge 
de bois, de planches, et de saulmon salle pour 
les Isles. Les Anglois auxquels ils se sont ad- 
dressez pour se pourvoir dans leurs besoins, les ont 
fort peu secourus, et la nécessité leur a donné l'in- 
dustrie de se faire quelques toiles et quelques étoffes 
grossières, mais ils ne peuvent en fabriquer assez 
pour se vêtir tous. 

Us avoient esté assistez jusques alors par un Père 
Recollet, mais ayant esté rappelle à Québec pour y 
être Supérieur de leur Maison, je leur ay donné un 
Prêtre qui leur servira de Curé, comme ils le désirent: 
ils méritent d'être cultivez ; ce sont de fort bonnes 
gens, qui craignent Dieu, qui vivent en paix, et qui 
seroient tout à fait irréprochables, s'ils avoient esté 
plus reservez à traiter de l'eau de vie avec les Sau- 
vages. Ils ont écouté sur cela mes avis avec beau- 
coup de docilité, et ils ont fait pour la pluspart leurs 
dévotions avec de grandes démonstrations de pieté. 
Leur Chapelle est petite, elle n'est que de torchis en- 
vironné de pierres ; la couverture n'est que de paille, 
et le corps du bâtiment ne pouvant pas durer long- 
temps, il faut penser à en construire une autre, avec 



L'eYÉQUE de QUEBEC. 37 

un Presbytère et un Gimeliere tout proche ; car celuy 
dont on se sert est trop éloigné, el il faut passer une 
rivière pour y porteries corps qu'on enterre. Dieu 
pourvoira s'il luy plaît à tous ces besoins. 

De là je passay aux Mines : c'est une habitation 
qui s'appelle ainsi, à cause du voisinage d'un rocher, 
où selon toutes les apparences il y a une mine de cui- 
vre, qu'on nous fit voir en passant. Les Habitans 
sont déjeunes gens bien faits et laborieux, qui sont 
sortis de Port-Royal, comme ceux de Beaubassin, 
dont ils ont suivi l'exemple pour desseicher leurs 
maréts. J'employay un jour entier à contenter leur 
dévotion; le matin Je fus occupé aies exhorter, à les 
confesser et aies communier à ma .Messe, et l'apres- 
dînée à baptiser quelques enfans, et à terminer des 
divisions et des procès. 

Ils me pressereut en partant de leur donner un 
Prêtre, et ils me promii'ent non seulement de le nour- 
rir, mais encore de luy J^àtir une Eglise et un Pres- 
bytère dans une Isie a[)[)artenante à l'un d'eux qui 
me TolTrii à ce dessein, ou toute entière, ou en partie, 
selon qu'on en auroit besoin. 

Dans le trajet qu'il nous fallut faire pour aller au 
Port-Pioyal, après neuf jours d'une fâcheuse navi- 
gation où on ne dormit presque point, et où nous 
pensâmes périr, enfin le jour de S. Jacques man- 
quant de vivres, et ne nous pouvant résoudre à relâ- 
cher de dix lieues, nous fûmes contraints de débar- 
quer pour prendre le chemin des bois qui nous con- 
duisit au terme. M^ de Villebon qui commandoit 
dans la place en l'absence du Gourverneur, me receut 
avec ses gens sous les armes, et me fit en son parti- 
culier toutes les honnêtetez possibles ; mais ma prin- 
cipale joye fut de voir le jour de Sainte Anne, la fer- 
veur avec laquelle la pluspart receurent les Sacremens. 



3^ LETTRE DE MO-\SZIGNEUR 

lis étoient tous fort attentifs à la parole de Dieu, et 
ils me parurent sincèrement disposez à modérer, no- 
nobstanf leurs intérêts, le commerce de Teau de vie 
avec les Sauvages si on le jugeoit nécessaire, me con- 
jurant même d'obtenir sur cela de nouvelles Ordon- 
nances, et de tenir la main à rexecution de celles que 
le Roy a déjà faites dans toute la Colonie, pour ne 
pas retarder la conversion de tant de Barbares, qui 
semblent n'avoir que ce seul obstacle à rompre pour 
devenir des parfaits Chrétiens. 

L'Eglise est assez jolie, et raisonnablement pour- 
veuê de toutes choses. J'y av mis un second Ecclé- 
siastique, pour soulager le premier qui ne pouvoit 
suffire à tous, et qui ayant sceu mon arrivée à Québec 
me donnoit une connoissance anticipée de toutes 
choses par sa Lettre du vingt-deuxième Octobre 1685. 
en ces termes. 

« Cette habitation, dit-il, est composée d'environ 
« quatre-vingts familles qui font pour le moins six cens 
(( âmes, gens d'un naturel doux, et porté à la pieté ; 
« on ne voit parmi eux ni juremens, ni débauches 
a de femmes, ni yvrognerie ; quoi qu'ils soient dis- 
« persez jusqu'à quatre et cinq lieues sur la rivière, 
« ils viennent en foule à l'EgUse les Dimanches et les 
« Fêtes, et ils y fréquentent assez les Sacremens. 
« Dieu me garde d'attribuer leur pieté à mes petits 
« soins, je les ay trouvez sur ce pied-ià quand je 
« suis venu ici ; et cependant il y avoit quinze ou 
« seize ans quïls étoient sans Prêtres sous la domi- 
a nation des Anglois ; je dois rendre cette gloire à 
« Dieu, et à eux cette justice. J'ay auprès de moy 
c( un homme qui a de la vertu et du talent pour l'ins- 
« truction de la jeunesse, il fait avec fruit les petites 
(( écoles aux garçons dans la maison où je le tiers 
« avec moy ; et je fais moy-même le Catéchisme aux 



l'eyéque I)E queblc, 39 

« filles dans TEglise. Cet homme est le seul avec 
« qui je puisse m'entretenir de Dieu à cœur ouvert, 
« n'ayant d'ailleurs dans le voisinage nul secours spi- 
« rituel depuis neuf ans que je suis sans compagnon, 
« et sans conseil, au milieu de mille difficullez qui 
« peuvent survenir à une personne comme mov, qui 
« ay passé la plus grande partie de ma vie dans un 
« état si différent de celuy que je professe à présent, 
» et qui suis averti par mes inflrmitez corporelles de 
« me préparer à la mort. C'est là, je l'avoue, ma 
« plus grande croix, n'ayant d'ailleurs que de la sa- 
« tisfaction de la part de mes chers Paroissiens, qui 
« n'ont que trop d'amitié, et de considération pour 
<( moy. Votre prédécesseur, Monseigneur, m'avoit 
<( envoyé ici pour me consoler M^ Thury, qui e-t re- 
i( tourné sur ses pas rendre compte de ses courses 
« Apostoliques; il vous fera mieux la peinture de 
« nôtre état par un seul de ses entretiens que je ne le 
« pourrois faire par la plus longi^de mes Lettres : 
» donnez-luy s'il vous plai=t une prompte audience, 
« et renvoyez-le-nous sans délay avec un autre Pre- 
« tre, s'il est possible, pour aller non seulement se- 
a courir plusieurs pauvres familles qui se sont éta- 
« blies à quinze ou seize lieues dici, où elles sont 
« comme abandonnées, le Père Claude ni moy n'y pou- 
« vant. aller ; mais aussi pour pouvoir faire des cour- 
ce ses jusqu'à trente et quarante lieues, au Cap de 
« Sable, à la rivière de S. Jean, et autres lieux cir- 
« convoisins le long de cette cote, où il n'y a point 
« de Missionaires. Monsieur de S. Castin en de- 
« mande un pour Pentagoûet, où il fait sa demeure 
« ordinaire avec des Sauvages, qui désirent de se 
« faire instruire. Ce Gentilhomme a beiointuy-mâms 
t( de ce secours pour se soutenir dans le bien. Il 
« passa en ce pais dés l'âge de quinze ans, en qua- 



49 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

« lité d'Enseigne de M' de Chambly ; et ayant été 
« obligé à la prise de Pentagotiet de se sauver dans 
a les bois avec les Sauvages, il se vit comme forcé de 
« saccommoder à leur manière de vie. C'est un fort 
« beau naturel, i) mérite d'être aidé ; nous luy avons 
(f de grandes obligations ici : comme il est généreux, 
u et quil est fort à son aise, il nous a fait souvent 
(( des aumônes considérables pour nôtre Eglise, qui 
a sans son secours et sans un legs d'un autre parti- 
ce culier, seroit beaucoup plus pauvre qu'elle n'est ; 
« je n'y entre jamais que je ne me souvienne de luy ; 
« et quand il vient ici me voir, ce qui luy arrive or- 
« dindirement deux fois par an, jl est ravi d'assister 
<( au servic-e que nous y faisons les Dimanches avec 
« toute la décence qui nous est possible. Ces jours-là 
t( nous chantons toujours une Messe haute, où jefais 
c( une instruction familière selon ma petite capa- 
« cité, et àla portée de mes auditeurs. A deux heures 
« nous chantons Y^jpres, qui soni suivies d'un petit 
« Salut, et du Catéchisme que je fais aux filles, 
tf Quand je vins ici je sçavois fort peu de Plein-chant, 
« et nous manquions môme de Livres d'Eglise : mais 
« comme on nous en a envoyé celte année de Paris, 
« et qu'à force de m'exercer avec quelques jeunes 
<{ gens nous nous sommes im peu stilez à chanter ; 
« la Psalmodie ira désormais de mieux en mieux. 
« Pour suppléer au défaut des Ecclésiastiques nous 
(( avons dix ou douze jeunes garçans qui nous aident 
« au chant, et aux cérémonies comme des enfans de 
« chœur en robes rouges et en surplis ; et si nous 
« avions encore un Prêtre, il me semble que tout 
« iroit bien. Je sçay. Monseigneur, que ce sera un 
« surcroît de dépense, et que le Séminaire de Québec, 
« qui jusqu'à présent en a soutenu de grandes, ne 
« sera peut-être pas en état d'ajouter celle-cy à toutes 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 4l 

« les autres, mais quand vous retournerez en France, 
« vous trouverez peut-être à la Cour ou ailleurs quel- 
« que petit fonds extraordinaire pour entreprendre 
« un si grand bien; il me sutfit de vous marquer mes 
c( foibles veuës, et je dois ensuite me reposer sur 
a vôtre zèle. » 

C'est ainsi que ce vertueux Ecclésiastique m'écri- 
voit, d'où l'on peut juger combien à présent sa con- 
solation est grande : je luy ay renvoyé M' Thury 
qu'il demandoit pour la Mission de la Croix, et je luy 
ay mené moy-môme, comme j'ay déjà dit, encore un 
autre Prêtre, qui luy servira de second au Port-Royal, 
le service s'y fera mieux, on y gardera par propor- 
tion les mêmes cérémonies qu'à Québec; on ira plus 
aisément durant l"hyver baptiser les enfans dans les 
maisons écartées, où les laïques les baptisoient trop 
librement, et on pourra plus facilement soutenir l'ins- 
truction delà jeunesse qu'on a jusqu'ici bien cultivée, 
j'ay reconnu avec plaisir qu'une bonne Sœur quejV 
vois envoyée devant moy de Québec en ce lieu-là, y 
avoit déjà fait beaucoup de bien pour les femmes 
et pour les filles; sa maison sera désormais le rendez- 
vous des unes et des autres ; elle apprendra à lire, à 
écrire, et à travailler à quelques-unes ; elle pourra 
prendre des Pensionaires, et en trouver dans leur 
nombre qui seront capables de luy succéder, et peut- 
être môme de faire une petite pépinière de Maîtresses 
d'école pour répandre dans le pais. Plût à Dieu que 
j'eusse le bonheur de voir cela au plutôt, et d'y pou- 
voir joindre une petite Communauté d"Ecclesiasiiques 
qui fournît par tout des Curez et des Missionaires en 
état d'aller chercher les Sauvages jusques dans la Co- 
lonie des Anglois. 

Ce fut là le souhait que je formay avant que de 
quitter le Port-Fioyal, d'où il fallut revenir sur nos 



42 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

pas à Beaubassin : tout le monde j fit une seconde 
fois ses dévotions, et j'y achevay de certains accom 
modemens que j'avois laissez imparfaits; je repassay 
aussi à Miramichy ; au lieu de prendre la route de 
Ristigouche, et de Mattanne pour nous rendre à 
Québec, je pris celle de Tlsle-Persée, oii je sçavois 
que ma présence ne seroit pas inutile. Je n'y arri- 
vay que le Mngt-sixiéme d'Aoust, après avoir essuyé 
beaucoup dmcommoditez; et pendant le séjour que 
j'y fis j'eus le temps d'aller visiter tous les lieux où 
les pescheurs font leur pesche. Il y en a quelques- 
uns qui ont profité de ma visite, et dont j'ay lieu 
d'être content; mais j'ay trouvé en plusieurs peu de 
disposition à vivre Chrétiennement, nonobstant les 
soins d'un bon Religieux de l'Ordre des Recollets, à 
qui Ton rend témoignage qu'il vit parmi eux avec 
beaucoup de régularité. Ces déreglemens que j'ay 
veus ne sont pas des maux sans remède, et on a déjà 
pris quelques mesures pour y mettre ordre. 

Dés que la Barque que j'attendois de Québec fut ar- 
rivée nous nous embarquâmes, et je me chargeay de 
trois jeunes filles de Sauvages, pour en mettre deux 
aux Ursulines, et la troisième dans la maison de la 
Pro^idence que j'ay établie à Québec. 

Comme on sçavoit quelque chose des risques que 
j'avois courus durant mon voyage, on me témoigna 
beaucoup de joye de mon retour : la miemie ré- 
pondit à celle de tout le monde ; je sentis pourtant 
qu'il y manquoit quelque chose, j'avois une vraye 
douleur de n'avoir rencontré sur ma route aucune de 
ces ferventes Missions que les Jésuites cultivent à la 
sueur de leur front, et au péril de leur vie. J'aurois 
voulu du moins avoir le temps d'y faire un tour avant 
mon départ pour France : mais n'ayant pu me donner 
cette consolation, j'ay tâché de m'en faire instruire, 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 



kZ 



et voici en abrégé ce que j'en ay appris plus en détail, 
partie par les mémoires qivon m'a donnez, partie par 
les réponses qiae les Missionaires ont faites à la Let- 
tre circulaire que je leur avois écrite. 

Mais avant d'entrer dans ce récit il me semble que 
je ne puis me dispenser dïnserer ici en passant quel- 
que chose d'une petite entreprise militaire, qui se 
faisoit dans la Baye d'Hudson, sous la conduite de 
Monsieur de Troyes, dans le môme temps que je 
faisoit ma petite expédition Evangelique dans l'A- 
cadie. Le Père Silvy Jésuite, qui de Missionaire de 
Sauvages étoit devenu en cette occasion l'Aumùnier 
d'un petit Corps de troupes composé de Canadiens, 
a si bien ramassé en peu de mots tout ce qui s'y est 
fait de plus remarquable, que j'ay cru devoir trans- 
crire sa Lettre du trentième de Juillet 1686. 

a Ce n'a pas esté, dit-il, sans bien des risques et 
« des fdtiques qu'avec l'aide de Dieu lious sommes 
« venus à bout de nos desseins. La route depuis 
« Mataoiian est extrêmement difficile, ce ne sont que 
« rapides tres-violents et tres-perilleux à monter et 
« à descendre ; je fus plusieurs fois en danger de me 
« perdre avec tous ceux qui m'accompagnment, le 
« Charpentier Noël le Blanc, un de nos meilleurs 
« hommes, et dont nous avions le plus de besoin, fut 
a englouti tout d'un coup sans reparoitre sur l'eau, 
« M' dlberviliequilemenoit avec luy, ne se sauva 
c( que par son adresse, et par sa présence d'esprit 
« qu'il conserva toujours toute entière. D'autres s e- 
« tans sauvez à la nage en furent quittes pour la 
« perte de leur canot, de leur bagage, et de leurs 
« vivres. Ces désastres néanmoins n'étonnèrent pas 
« nôtre petite flote, qui arriva enfin auprès des Hol- 
« landois, sans qu'ils eussent le moindre vent de 
a nôtre marche. Ces Messieurs ne se défians de rien. 



4-4- LETTBE DE MONSEIGNEUR 

« dans leur Fort de Monsousipiou^ y furent surpris 
c( pendaDt leur sommeil^ ils ue purent ni tirer un 
« coup, ni même se meître en défen-e, le bruit du 
« Bélier, dont oû enfonroit une grosse porte bien 
(K ferrée, et les mousquetades de nos gens qui per- 
ce roient sans cesse leurs chambres d'ouli'e ea outre, 
« les éveillèrent en sursaut, lin moins d'uu quart 
« d'heure on fut maître de leur Fort et de leur maison, 
« où ils eurent à peine le loisir de demander 
c( quartier, tant on alloit vite en besongne. Cepen- 
« dant ce Fort avoit quatre bastions munis de bons 
« canons qui ne servirent de rien, et la platte-forme 
« de la maison avoit aussi les siens qui demeurèrent 
« inutiles. Un des assiégez plus uer que les autres, 
« y ayant voulu monter pour en braquer un contre 
« nous, fut tué sur le champ, et paya luy seul pour 
« tous les autres. Les quinze qui restoient eurent la 
(.( vie, et on s'assura de leurs personnes. Nous en 
c( eussions pris quinze autres dans une barque que 
« nos découvreurs avoieat apperceuë la veille, si elle 
« ne fut partie le même jour pour Nemiskau, où le 
a petit Brigueur nommé pour commander l'année sui- 
« vante an fonds de la Baye, alloit porter des ordres, 
« et faire faire des travaux. Nous fûmes bien fâchez 
« de l'avoir manquée, et comme elle nous étoit né- 
« cessaire pour porter du canon au Fort de Kitchit- 
« chouan, on prit résolution de la suivre, et d'aller 
« attaquer Nemiskau gardé par quinze autres îîollan- 
« dois, espérant enlever l'un et l'autre en même- 
« temps pour y pouvoir ensuite aller prendre Kitchit- 
tf chionaa, poste principal où étoit le Gouverneur 
« avec trente hommes de la même Nation. 

« Monsieur d'Iberville avec douze Maîtres fut en 
« canot affronter la barque durant la nuit, et il la 
« prit pendant que M' de Troyes suivi de son monde 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 45 

€c prenoil le Fort avec la même facilité, sans nulle 
« perte de nôtre part. Les ennemis n'y perdirent de 
« leur côté que deux hommes, et il y en eut deux. 
« autres avec une femme qui furent blessez. Aussi- 
« tôt on mit sur la barque tous les canons du pre- 
« premier Fort, et nous étans rendus en diligence 
« devant le 3^ (où on ne nous attendoit pas) il se 
« rendit par composition, après avoir esté eriblë 
<( par sbc vingts coups de canon en moins d'une 
« heure; on y entra tambour battant et enseigne dé- 
« ployée le propre jour de sainte Anne, c'est à dire 
« de la Sainte qu'on avoit prise pour Patrone du 
« voyage et de l'entreprise. Voilà, Monseigneur, 
« continue ce Père, les coups d'essay de nos Cana- 
« diens, sous la sage conduite du brave M"" de Troyes, 
« et de M'* de Sainte Heleine et dlberville ses Lieu- 
» tenans. Ces deux généreux frères se sont mer- 
« veilleusement signalez ; et les Sauvages qui ont vu 
« ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu dé 
« carnage, en sont si frappez d'étonnemenî, qu'ils 
<( ne cesseront j':\mais d'en parler par tout où ils se 
« trouveront. Je n'en ay vu qu'un Ires-petit nombre 
<( de diverses Nations, dont les uns m'entendoient, 
« et les autres ne m'entendoient pas : comme on 
« ne leur parle qu'en passant, parce qu'ils courent 
« toujours ; il n'y a gueres d'apparence qu'on puisse 
a si tôt les faire Chrétiens : il faut espérer néanmoins 
« que Dieu par sa bonté toute-puissante leur donnera 
a les moyens de se convertir, s'ils veulent concourir 
« avec nous à cet important ouvrage. » 

Ainsi fmit ce zélé Missionaire, qui nous fait retom- 
ber insensiblement dans le narré des Missions, où les 
ouvriers Apostoliques de sa Compagnie travaillent 
comme luy d'une manière infatigable. 

Outre les Missionaires particuliers, qui tout atta- 



40 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

chez qu'ils sont à leur Eglise, ne laissent pas de faire 
de temps en temps des excursions Apostoliques dans 
les lieux circonvoisins, pour porter par tout le flam- 
beau de l'Evangile, sans autre interest que celuy de 
la gloire de leur Maître; il y a entr'eux quelques Su- 
périeurs Majeurs, sous le Recteur de la Maison de 
Québec, qu'ils regardent comme leur Supérieur 
universel dans toute la Nouvelle-France. 

Je n'av point sceu jusques ici précisément combien 
d'ames de Sauvages sont sous la conduite de ces hom- 
mes Apostoliques, en réunissant ensemble toutes les 
brebis des divers troupeaux dont ils sont Pasteurs. 
Je n'ay pu sçavoir non plus à quoy peut monter à peu 
prés tous les ans le nombre des nouveaux Chrétiens 
qu'on baptise dans tous ces differens endroits ; je 
sçay seulement que dans la seule année 1679. dont 
j'ay veu un journal exact ; on baptisa prés de treize 
cens, tant enfans qu'adultes ; et le rôle des baptisez 
tlurant les trois amiées suivantes alloit à plus de deux 
mille personnes, dont une partie mourut après le 
Baptême, ce qui est un gain assuré pour le ciel, et 
une semence jettée dans le sein de Dieu pour germer 
comme on Tc-pere au centuple ici-bas dans son 
Eglise. 

Que si ce nombre de Baptêmes paroît peu considé- 
rable à quelqu'un par rapport à la multitude des ou- 
vriers ; on le prie de faire réflexion quïl seroit aisé 
de l'augmenter, si on recevoit sans choix et sans 
épreuve généralement tous ceux qui se présentent : 
mais comme on use avec raison de très-grandes pré- 
cautions pour ne pas exposer le Sacrement ; le ber- 
cail ne croit que par mesure ; et il faudroit comioître 
parfaitement le naturel des Sauvages, pour com- 
prendre un peu combien chaque conquête coûte de 
peine et de patience pour ne laisser mourir ni enfant 



l'eTÉQUE de QUEBEC. 47 

ni adulte sans Baptême^ et pour assurer autant qu'on 
le peut la conversion de ceux qu'on baptise en 
pleine santé : c'est-là proprement la principale source 
de la sanctification des Missionaires^ qui sans se re- 
buter de rien^ éclairez qu'ils sont dans les voyes de 
Dieu^ attendent de luy seul le succès de leur travail^ 
et qui s'estimeroient heureux dacheter à grands frais 
une seule ame par les instructions et les souffrances 
de toute leur vie. 

Les Sauvages de tant de Nations si différentes, 
ayant par conséquent des inclinations si opposées et 
des dispositions mégales à la foy; et la grâce se ré- 
pandant aussi avec inégalité sur eux, selon le par- 
tage qu'il plaît au S. Esprit de faire de ses dons ; ce 
n'est pas merveille que la ferveur de ces divers peu- 
ples, quand ils sont Chrétiens, soit inégale ; et qu'on 
y remarque divers degrez de pieté dans les diverses 
Missions. 

On peut juger de toutes les Missions du Canada par 
celle de S. Franr-ois Xavier du Sault, qui est établie 
a trois lieues de Montréal, et à soixante de Québec. 
Les fondemens en furent jettez il y a quelques années 
à la prairie de la Magdelaine, où ]e3 François ont une 
Eglise ; et les Sauvages qui la commencèrent, ont 
vécu et sont morts en odeur de sainteté. 

On parle encore aujourd'hui avec admiration d'une 
certaine Catherine Iroquoise, qui en a esté la pre- 
mière pierre fondamentale, et qui depuis son Bap- 
tême soutint le caractère de Chrétienne par une 
grande pureté de vie ; il semble qu'elle ait eu quel- 
que présentiment de sa mort ; car étant en parfaite 
santé, pressée par inspiration particulière de Dieu, 
elle vint a lEglise luy faire un sacrifice de ses bras- 
selets et de ses colliers, et luy offrir sa vie môme ; pro- 
testant qu'elle étoit prête de mourir, quand il plairoit 



^8 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

à sa dlviiie 3îaje3lé de l'appcller. Son offrande fut 
agréable ; elle tomba malade trois jours après ; et 
les huit jours que dura sa maladie, furent pour elle 
une espèce d'extase continuel, qui tint ses yeux toû- 
joïirs élevez au ciel jusqu'à ce qu'elle rendit l'esprit. 

On ne conserve pas moins de respect pour deux 
autres Chrétiennes appellées Marie Thérèse, et Marie 
Félicité, dont l'une éioit la mère et l'autre la fille. 
La première éloit d'une innocence Angélique, d'une 
fidélité constante à tous ses devoirs, d'une soif insa- 
tiable des mortifications corporelles, d'une égalité 
d'esprit inaltérable, et d'une constance merveilleuse 
au milieu des contradictions domestiques. La se- 
conde suivant en toutes choses les bons exemples de 
sa mère, après avoir épousé par pure obéissance dés 
l'âge de quinze ans un raary qui l'abandonna deux 
fois ; elle ne diminua rien de sa fidélité et de 
son amour conjugal ; et labourant en son absence 
l'hyver et l'esté la terre pour entretenir sa famille, 
sans jamais se plaindre de ses disgrâces; elle fut un 
parfait modelle de chasteté, de patience, et de toutes 
sortes de vertus ; la moindre apparence de péché luy 
faiEoit horreur, et Dieu récompensa dés cette vie la 
pureté de son ame par des consolations -et des lu- 
mières qui pouvoient passer pour des avant-goùts de 
l'autre. Un samt Religieux qui connoissoit ces deux 
grandes âmes, les honoroit comme des saintes, et 
disoit qu'elles meritoient l'une et l'autre de commu- 
nier tous les jours. 

Le nombre des Sauvages convertis s'augmentant 
de jour en jour, il fallut quitter la prairie de la Mag- 
delaine, pour aller s'établir au Sault; c'est-là qu'on 
a vu dans la personne de Catherine Tegascoûita la 
première vierge Chrétienne que la Nation Iroquoise 
ait donnée à l'Eglise de Jesus-Christ, Elle fut attirée 



L'eVÉ<3UE de QUEBEC, 40 

à luy par le ministère d'un fameux Capitaine ddS On- 
néïoûs qui avoit esté gagné luy-même d'une maniera 
surprenante ; et Dieu fait plusieurs prodiges au tom- 
beau de cette merveilleuse fille. 

Deux autres ont eu le bonheur et le courage de la 
suivre, enfaisant vœu de virginité à son imitation. 
Ce sont deux Anges sur la terre, elles vivent comme 
si elles n'avoient point de corps, et elles employent 
toutleur temps en travail et en exercices de pieté. 
Une d'elles s'étant trouvée dans une occasion où deux 
Sauvages avoient entrepris de luy faire violence, elle 
prit un tison ardent, et les mit tous deux en fuite. 

Les personnes engagées dans le Mariage ne sont 
pas moins à Dieu que les vierges : la vie commune 
de tous les Chrétiens do cette^lission n'a rien de com- 
mun, et l'on prendroit leur village pour un véritable 
Monastère. Comme ils n'ont quitté les commoditez 
<3e leur pais que pour assurer leur salut auprès des 
François, on les voit tous portez à la pratique du 
plus parfait détachement, et ils gardent par mi eux 
im si bel ordre pour leur sanctification, qu'il seroit 
difficile d'y ajouter quelque chose. Yoici sans exag- 
geration ce qui se passe communément parmi eux 
tous les jours et toutes les semaines, tous les mois 
-et tous les ans. 

Tous les jours, 

I. Tous, excepté les enfans, se lèvent de grand 
matin, et chaque famille fait sa prière dans sa ca- 
bane. 

IL Ils vont ensuite vers les cinq heures, sans être 
appeliez par la cloche, saluer le S. Sacrement à l'E- 
glise, à portes ouvrantes, et entendre la Messe, s'il 
s'en dit une ; cette louable coutume qui a commencé 
4és la naissance de la Mission, n'a point esté inter- 



SO LETTRE DE MOr^SEIGNEUR 

rompue jusqu'à présent, non pas même dans les 
froids les plus cuisans. 

III. Après avoir fait un tour à leur cabane pour 
se chauffer en hyver, ils retournent entendre la 
Messe, qu'on sonne régulièrement au lever du soleil : 
les plus fervens ont soin d j amener ceux qui le sont 
moins. 

IV. A rintroïte de la Messe, celui d'entre les hom- 
mes qu'ils appellent le Dogique, et qui fait l'Office de 
Chantre, entonne quelque Hymne ou quelque Prose 
en leur langue, selon les diverses saisons de l'année. 
Dans le temps Paschal, fîlii ; vers la Pentecôte, 
Veni Creator-, dans l'Avent, Condifor aime siderum ; 
et les femmes unissant leur voix à celle des hommes 
font une harmonie assez agréable. 

V. Ce chant est suin de la recitation de l'Oraison 
Dominicale, de la Salutation Angélique, du Symbole 
des Apôtres, et de quelques actes qui disposent à 
bien entendre le saint Sacrifice. 

VI. A l'élévation on chante l'Hymne du S. Sacre- 
ment, et on fait tout haut des actes d'adoration. 

VII. On finit en chantant les Litanies de la sainte 
Vierge, et quelques-uns demeurent encore par dévo- 
tion pour dire leur chapelet. 

VIII. Les grandes personnes ne sont pas plutôt 
sorties, que les enfans viennent prendre leur place^ 
et les parens ont grand soin de les faire lever en dili- 
gence, et de les envoyer faire leur devoir. Pour lors 
^n leur dit une seconde Messe, pendant laquelle ils 
chantent et prient comme à la première ; il arrive^ 
néanmoins quelquefois, qu'au lieu de chanter, on les 
ifait tous répondre au Prêtre à haute voLx, afin de leur 
apprendre sans peine à servir la Messe. 

IX. On travaille tout le temps qu'on ne prie point : 
ce travail consiste principalement à cultiver le» 



L^EVÉQUE DE QUEBEC. 51 

champs, ou à faire du bois de chaufifage. L'assi- 
duité qu'on y voit, est la victoire de la vertu Chré- 
tienne sur la paresse naturelle de ces Sauvages : com- 
me ils s'y donnent par raison et par pieté, ils y ont 
presque toujours la veuë de Dieu et le désir de luy 
plaire. On en voit qui sans le sçavoir y font une 
oraison quasi continuelle; et qui à l'exemple de 
David et des enfans de la fournaise in\itent les arbres, 
les herbes, et toutes les créatures qui frappent leurs 
yeux, à louer et à bénir le Seigneur, luy offrant 
toutes leurs pensées, renonçant aux mauvaises, re- 
tranchant les inutiles, et s'attachant aux meilleures. 

X. Ce n'est pas toujours par nécessité et par intérêt 
qu'ils travaillent, c'est souvent par pure charité, pour 
ceux que la pauvreté ou la maladie empêchent de le 
faire pour eux-mêmes ; alors tout le village se par- 
tage en trois bandes qui ont chacune leur chef, et qui 
distribuent entr'elles les champs des pauvres et des 
malades pour les façonner, sans autre recompense 
que le mérite d'une occupation si charitable; on 
tâche môme de ne rien diminuer de ce mérite, par 
aucun des défauts qui pourroient se ghsser dans l'ac- 
tion. Le chef de la bande a l'autorité de reprendre 
ceux qui par légèreté s'échapperoient à dire quelque 
parole contre le prochain, ou qui par lâcheté n'em- 
ployeroient pas bien ni leurs forces ni leur temps ; 
c'est luy qui tient tout son monde en haleine durant 
tout le jour, et qui veille avec un som particulier à 
faire dire V Angélus à midi. 

XL II y en a qui frappez du souvenir de leurs pé- 
chez, après avoir défriché et ensemencé de grands 
espaces de terre, les donnent à d'autres, pour se 
tenir toujours dans l'obhgation de travailler par es- 
prit de pénitence, et quelquefois joignant à cette 
vertu un zèle héroïque, ils choisissent pour donner 



S3 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

les fruits, et même la propriété de leurs champs, ou 
en tout^ ou en partie, ceux de leurs compatriotes qui 
n'étans pas encore convertis, et qui étant prêts de re- 
tourner en leur pais, où apparemment ils ne se con- 
vertiroient jamais, peuvent être arrêtez par la grâce 
qu'on leur fait, et disposez par_;là à embrasser enfin 
le Christianisme. 

XII. Si quelques-uns durant le jour sont obligez de 
repasser par le village, pour aller d'un champ à un 
autre, ou pour quelqu' autre raison, on en remarque 
qui ne manquent jamais à prendre le chemin de l'Ë- 
ghse, où ils font une dévote et courte prière. 

XIII. L'ouvrage ne finit qu'à soleil couché ; pen- 
dant que les travailleurs en retiennent avec ceux de 
leurs enfans qu'ils ont menez au travail pour les y 
accoûtimier, et pour observer leur conduite ; les 
autres enfans qui sont demeurez dans le lieu, vont 
à l'Eglise prier comme le matin ; et afin que nul d'en- 
tr'eux ne s'absente, un Sauvage zélé a le soin de faire 
la visite des cabanes : les grandes personnes leur 
succèdent au son de la cloche ; quelques las qu'ils 
soient, on ne leur voit jamais prendre des postures 
méseantes et commodes, non pas même dans les 
plus ardentes chaleurs ; ils sont toujours à genoux 
durant la prière, et il y en a même qui demeurent 
encore après les autres pour reciter leur chapelet, s'ils 
ne l'ont pas dit le matin, ou pour faire quelques ré- 
flexions sur eux-mêmes. 

XIV. La prière publique qui se fait ainsi au retour 
des champs, n'empêche pas la prière particulière qui 
se fait dans les cabanes avant le coucher. Le chef de 
la cabane, ouïe plus âgé des enfans, ou celuy qui 
sçait le mieux la méthode de prier, préside à cette 
sainte action, et personne n'a la liberté de se cou- 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 53 

cher pour dormir, qu'elle ne soit entièrement ache- 
vée. 

Toutes les semaines^ 

I. Les Dimanches on ajoute plusieurs choses aux 
pratiques de tous les jours ; on y chante une Messe 
de Paroisse qui commence par l'eau bénite, et dont 
personne ne se dispense, à la reserve des enfans pour 
lesquels on dit ensuite Messe basse, que deux d'en- 
tr'eux servent en robe rouge et en surpHs. Il y a 
toujours une exhortation en forme de Prône à la 
grande Messe après TEvangile, et on entonne à la fin 
la prière pour le Roy ; ce qui s'observe aussi à la 
Messe des enfans. 

II. Apres midi les Confrères de la sainte Famille 
s'assemblent, et on leur fait une instruction particu- 
lière, qui est suivie du Catéchisme des enfans, après 
lequel il s'en fait un autre pour les grandes personnes, 
qui en sont averties par la cloche ; celui-ci se fait en 
différentes manières, quelquefois le Catéchiste y parle 
tout seul ; d'autres fois les Sauvages y proposent 
leurs difficultez dont on leur donne la resolution, et 
de temps en temps ils s'y interrogent et se répondent 
les uns aux autres, ayant trouvé par expérience que 
cette dernière manière, dont leur simplicité les rend 
capables, les attache et les instruit mieux que les 
deux autres. 

III. Les Vêpres et le Salut remplissent le reste de 
l'apresdînée. Il y a tous les Jeudis un Salut du S. 
Sacrement, qui fait quitter le travail à tout le monde ; 
c'est un vrai plaisir ce jour-là et les veilles de Fêtes, 
de voir avec quelle ferveur ceux qui sont chargez de 
balUer l'Eglise, s'acquitent de ce devoir. 

IV. Outre cela chacim selon sa dévotion particu- 
lière fait des aumônes ou des pratiques extraordi- 



54 LETTRE TE MONSEIGNEUR 

naires ; les uns le Lundi pour les âmes du Purga- 
toire^, les autres le Mercredi, le Vendredi ou le Sa- 
medi pour diverses intentions ; et ce qu'ils ont une 
fois entrepris avec conseil, ils le continuent avec fi- 
délité. 

Y. S'il arrive quelquefois en été que le Missionaire 
soit détourné par des affaii'es impré^iiës de faire dans 
TEglise les exercices ordinaires de l'aprés-midi, les 
Sauvages s'assemblent aux portes des cabanes ; et 
quelques-uns d'entr'eux font aux autres des entre- 
tiens de pieté, pour instruire les uns, pour préparer 
les autres au Baptême, et pour les édifier tous. 

Tous les mois. 

Les moins dévots se confessent tous les mois ; la 
pluspart au moins de quinze jours en quinze jours ; 
les enfans mêmes s'accoutument à cette pratique, 
sans qu'on les en presse ; et ils se conservent par là 
dans mie grande innocence, que plusieurs portent 
jusqu'au tombeau. On voit des hommes, lors qu'ils 
sont allez à la chasse ou à la pesche, revenir exprés 
de bien loin pour décharger leur conscience, quand 
il leur est arrivé de tomber dans quelque faute consi- 
dérable, et Dieu touche souvent les plus endurcis par 
les bons exemples des autres, et par des chàtimens 
extraordinaires qu'il leur envoyé. 

Tous les ans. 

L Quelques célèbres que soient les Fêtes annuelles 
en France, elles le sont encore sans comparaison da- 
vantage en Canada : quatre ou cmq jours avant 
qu'elles arrivent on confesse les enfans, afin d'être 
libre pour les plus àgez, qui demandent plus de temps 
pour mieux faire leur Confession et leur Com- 
munion. 



L EVÉQUE DE QUEBEC. 55 

II. Ces jours-là on expose le S. Sacrement, au 
moins pendant toutes les Messes, et quelquefois jus- 
qu'au Salut : pour lors il y en a un qui prend soin 
d'y envoyer deux personnes de demie heure en demie 
heure, et ceux qui sont choisis s'estiment heureux de 
ce choix, et se rendent ponctuellement au temps qui 
leur est marqué. 

III. Ils désirent aussi qu'on les avertisse quelques 
jours avant les Fêtes principales de Nôtre Seigneur, 
de la sainte Vierge et de quelques Saints, sur tout de 
ceux de la Compagnie de Jésus, ausquels ils rendent 
un culte particulier, par reconnoissance des biens 
qu'ils reçoivent tous les jours par les Pères de cette 
sainte Compagnie. Ces avertissemens leur servent à 
se préparer à ces grands jours par un redoublement 
d'oeuvres de charité et de prières plus ferventes. 

IV. L'hyver en battant leur bled et leurs fèves, ils 
y trouvent la part des pauvres et celle de Dieu ; ils 
distribuent Tune dans leurs cabanes, et ils portent 
l'autre au pied de l'Autel. 

V. Le printemps, qui est la saison de la semence, 
ils apportent leur grain à l'Eglise pour le faire bénir 
avant que de le semer ; et lorsque ce grain est jette 
en terre, ils prient le Missionaire de venir bénir le 
champ, 

VI. L'été et l'automne ils viennent avec une humi- 
lité égale à leur foi, offrir à Dieu les prémices de 
leurs fruits et de leurs mcl^sons, et les poser sur 
l'Autel en cachette, dans les temps où ils espèrent 
qu'ils ne seront vus de personne. On voit de jeunes 
enfans, qui tenans des fruits nouveaux à la main, 
prêts à les manger, sacrifient de leur propre mouve- 
ment leur petit plaisir, pour imiter leurs parens ; et 
l'on ne peut voir ces coups d'essay de l'enfance, sans 
en être tout attendri. 



56 LETTRE DE MOî?SEIGI?ErR 

VIL On n'y voit presque jamais personne triste, 
ils conservent toujours une merveilleuse égalité d'es- 
prit dans leurs afflictioDS domestiques et dans les ca- 
lamitez communes ; ceux qui étoient autresfois les plus 
à leur aise dans leur pais ne veulent pas qu'on les 
plaigne^ quand on les voit à présent dans la disette; 
ils se rient agréablement de la compassion qu'on leur 
témoigne ; Quoy, disent-ils à ceux qui entreprennent 
de les consoler, vous vous affligez de nôtre état, et 
nous n'en sommes pas touchez nous-mêmes ; non, 
nous ne sommes pas venus ici pour être dans l'abon- 
dance, mais pour y professer librement le Christia- 
nisme ; tant que nous auroDS ce bien, il nous dédom- 
magera luy seul de la privation de tous les autres, et 
quelque misère que nous paroissions avoir d'ailleurs, 
nous serons toujours vraiment heureux. 

On Fçait combien ils sont touchez naturellement de 
la mort de leurs enf ans ; on les a vus néanmoins les 
perdre presque tous en peu de temps par une mor- 
talité générale, et en témoigner de la joye : on leur 
entendoit dire pour lors, ils sont bienheureux, ils ne 
sont plus exposez comme nous à perdre la foy. Le 
péril de cette perte les efl'raye incomparablement plus 
que tous les autres ensemble ; ils comptent les ma- 
ladies pour rien, ils ne demandent point de guérir, 
mais plutôt de soufl'rir et de mourir, pourvu qu'ils 
conservent la grâce. 

D mourut parmi eux^îl y a quelques années un 
homme de quarante-huit ans, dont le grand regret à la 
mort, étoit de n'avoir pas assez souffert pendant sa vie, 
pour expier les làchetez et les tiédeurs qu'il croyoit 
devoir se reprocher. Il en est mort uii autre en 1686. 
dans la trentième année de son âge, attaqué au vi- 
sage d'un cancer, qui faisoit horreur atout le monde : 
tandis qu'il s'appercevoit que sa difformité et sa mau- 



l'EVÉQUE te QUEBEC. 57 

vaise odeur le rendoient insupportable aux autres^ 
il se souffroit luy-même avec une patience et une 
gayeté surprenante : il pria le Père qui avoit soin de 
luy, de demander instamment à DieU;, qu'il luy pro- 
longeât la vie^ pour prolonger son humiliation et sa 
souffrance : ma joye^ disoit-il, sera parfaite^ quand 
tout mon corps sera rongé, et qu'il tombera par mor- 
ceaux ; vous autres robes noires (c'est ainsi qu'ils 
appellent les Missionaires) qui avez du crédit auprès 
de Dieu, employez-le tout entier pour m' obtenir au 
moins trois ans de maladie, par l'intercession de 
saint Joseph mon Patron : que je seray obligé à ce 
grand Saint, s'il me ménage cette faveur auprès de la 
divine bdhté, et qu'elles actions de grâces ne luy ren- 
dray-je point dans le ciel, quand mon Juge m'aura 
fait miséricorde ? Nôtre Seigneur luy laissa le mérite 
de son désir, sans luy en accorder l'accomplissement; 
il ne souffrit que durant huit mois; et sa femme qui 
n'avoit que vingt-deux ans, le servit en cet état jus- 
j[u'à la mort avec une constance, qui n'étoit pas 
moins admirable que celle de son mari. 

Vers la fin de la même année la Mission perdit un 
des plus braves hommes qui fussent parmi les Agniez. 
Gomme sa femme étoit fort infirme, il luy repetoit 
souvent avec une grande foy ; Que tu es heureuse, 
et que je te porte envie de \ivre dans une langueur 
presque continuelle ; je crams bien pour moy que 
la forte santé dont je jouis, ne me retienne long-temps 
en Purgatoire : il n'avoit jamais esté malade, et la 
maladie qui l'emporta ne dura que dix jours, mais 
dans ce peu de temps, il souffrit des douleurs si vio- 
lentes et si continuelles, qu'à peine pouvoit-il res- 
pirer quelques momens : dans le fort de son mal,i 
disoit et redisoit sans cesse ; mon Dieu, vous me 
traittez en ami ! c'est mamtenant qu'il paroît que vous 



58 



LETTRE DE MONSEIGNEUR 



m'aimez, puisque vous m'avez enfin accordé ce que 
j'ay désiré tant de fois : je souffriray tant qu'il vous 
plaira, et je mourrav bien volontiers, afin que la 
mort finisse en moy le péché, et commence l'exercice 
d'un amour qui ne finira jamais. IJ receut tous ses 
Sacremens avec une extrême consolation ; il pria par 
humilité, que sans mettre son corps dans une bierre 
on le jettât dans la fosse ; et après avoir tendrement 
recommandé à sa femme et à sa belle-sœur, de s'en- 
tr'aimer toujours comme sœurs et comme Chrétiennes, 
il expira dans une profonde paLx, en prononçant les 
sacrez noms de Jésus et de Marie. Sa veuve est une 
vertueuse femme âgée de vingt-neuf ans, qui depuis 
sept années travaille sans relâche à sa perfection, et 
qui une heure après les funérailles de son mari se 
coupa les cheveux, non pas pour marquer plus sen- 
siblement son affliction, mais pour se dévouer désor- 
mais plus parfaitement à Dieu, en renonçant tout à 
fait au monde, et en gardant la continence. 

On ne peut douter que tous ces exemples ne mon- 
trent évidemment combien ces bons Sauvages esti- 
ment la croix : tous à la vérité ne s'élèvent pas jusques 
à un degré si héroïque d'amour pour les souffrances 
dans leurs maux ; mais ils y sont communément fort 
résignez et fort tranquiles ; languissans qu'ils sont 
pour lors sur leurs nattes, comme des Jobs sur un 
fumier; si on leur promet une Communion, ils re- 
prennent des forces pour se traîner à l'Eglise, et on 
les voit mourir ensuite pour la pluspart en prédes- 
tinez. Recompense sensible que Dieu leur accorde 
sans doute, en considération de la fermeté avec la- 
quelle ils ont tenu bon plusieurs fois contre les atta- 
ques de certains Hérétiques qui les ont voulu détacher 
de la religion Cathohqae, et en vùë du zèle qui les a 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 59 

souvent portez à entreprendre des voyages dans leur 
païs, pour en attirer la jeunesse au Christianisme. 

En effet il y en a qui après avoir esté en hyver 
commencer leur chasse par les bêtes dans les forôtS;, 
pour se mettre en état de vivre et de payer leurs dettes, 
vont la terminer par les hommes dans des cabanes 
Iroquoises pour gagner à Dieu des âmes : ils portent 
là des images de la vie de Nôtre Seigneur et quelques 
autres, qu'ils expliquent adroitement à ceux qui pa- 
roissent mieux disposez à les écouter, et ils gagnent 
presque toujours quelques jeunes guerriers, qui sont 
ordinairement plus favorables aux Chrétiens que les 
vieillards. Comme ils sont touchez eux-mêmes les 
premiers de ces images et des petits livres qui en don- 
nent Texphcation, ils portent ces livres avec eux dans 
les bois, ils se les font Ure quand ils en ont le loisir 
et l'occasion, et s'animent ainsi à exercer sur leur 
propre ame le zèle qu'ils désirent étendre sur celles 
qui sont encore dans les ténèbres. 

Leurs Capitaines n'omettent rien pour entretenir en 
eux ces généreux sentimens ; ils autorisent le bien, 
ils punissent le mal, et ils reprennent hardiment en 
public les jeunes gens qui se licentient. Si quelqu'un 
par malheur s'enyvre, pour peu qu'il luy reste encore 
de connoissance, il n'ose paroître en cet état. Il en 
parut un il y a quelque temps qui étoit tombé en cet 
excès, les Capitaines et les anciens le firent arrêter 
sur le champ, et lors qu'il fut revenu à luy, ils le 
chassèrent honteusement du village, avec défense d'y 
revenir. Ils étendent même ce désir d'empêcher le 
mal, jusqu'à Montréal, dans le temps que les Ou- 
taoûaks y viennent chaque année pour le commerce. 
On nomme dans la Mission du Sault quelques-uns des 
plus fervens Chrétiens, pour aller soutenir ces pas- 
sagers, contre les occasions qu'ils ont de se laisser 



Wl LETTRE DE MONSEIGNEUR 

aller avec excès à la boisson ; et ces zelez surveil- 
lans mêlant la fermeté à la douceur, s'acquittent avec 
succès de l'importante commission dont ils ont esté 
chargez par les Capitaines. 

Ceux-ci pourne rien négliger des devoirs de la cha- 
rité, pourvoyent autant qu'ils le peuvent, à tous les 
besoins corporels et spirituels de leurs inférieurs, ils 
visitent les malades, ils encouragent les foibles, ils 
soutiennent les forts, ils sont les premiers à porter 
sur leurs épaules du bois aux pauvres, à faire leurs 
cabanes de leurs propres mains, et à travailler pour 
eux dans les champs. Au reste dans toutes les as- 
semblées qu'ils tiennent pour leurs conseils, ils ne 
manquent point d'ouvrir le discours par quelques pa- 
roles de pieté, afin d'attirer la bénédiction de Dieu sur 
leurs desseins et leurs entreprises : et ils sont si fort 
les ennemis déclarez non seulement des grands des- 
ordres, mais même de la lâcheté dans la vertu ; que 
ceux de leurs gens qui ment en demi-Chrêtiens, ne 
peuvent demeurer long-temps dans une habitation si 
sainte ; d'où il arrive quelquefois que prenant le 
parti de renoncer à la foy ; ils se séparent malheu- 
reusement de leurs frères, et vont chercher dans leur 
païs, comme on Ta va à l'égard de quelques-uns avec 
douleur, des châtimens temporels, qui sont les tristes 
préludes des punitions éternelles. 

Avant qu'ils eussent embrassé la foy, c'étoit leur 
usage d'enterrer leurs morts avec leurs plus beaux 
habits, et tout ce qu'ils laissoient de plus précieux ; 
parce que leur aveuglement leur persuadoit qu'il fal- 
loit faire passer les morts en l'autre monde avec les 
mêmes marques de richesse et de distinction, qu'ils 
avoient eues en celui-ci, pour ne pas les exposer à 
être confondus et méprisez avec les autres misérables. 
Mais à présent qu'ils ont receu la lumière de l'Evan- 



L'eVÉQTJE de QUEBEC. 61 

gile, et qu'ils ont appris à estimer la pauvreté et l'hu- 
milité de Jesus-Christ, plus que toute l'opulence et 
toutes les grandeurs du monde, ils se font un vray plaisir 
d'ensevelir les corps après leur mort, dans ce qu'il y 
a de plus vil et de plus pauvre dans leurs cabanes, 
donnant le meilleur par aumône à ceux qui en ont be- 
soin, afin de les exciter à prier Dieu pour le repos 
des âmes. La sépulture se fait comme en France, 
on y observe toutes les cérémonies de l'Eglise ; les 
amis et les parens s'y trouvent, et ensuite étant as- 
semblez dans quelque cabane, le plus ancien, ou le 
Dogique, c'est à dire le Maître de la prière et du 
chant, fait un petit discours, qui à la vérité n'est pas 
fort étudié, ni fort poli, mais qui est pour l'ordinaire 
touchant, patétique, et capable par sa simplicité de 
faire rentrer tous les assistans en eux-mêmes. 

Dieu, qui se plaît à éprouver ses plus fîdelles ser- 
viteurs par les endroits les plus sensibles, affligea 
ceux-ci par le renversement subit de leur Chapelle, 
au mois d'Aoust de l'année 1683. Ce petit édifice de 
soixante pieds de long, l'un des plus jolis qui fût au- 
tour de Montréal, fut abbatu en un moment par le 
plus furieux coup de vent qu'on eût vîi jusques alors 
en Canada : mais celuy dont la Providence avoit or- 
donné cet événement, sembla ne l'avoir permis que 
pour faire éclater la vertu de ces bons Chrétiens, et 
sa protection sur leurs Missionaires. De trois Pères 
Jésuites qui étoient ensemble dans ce lieu Saint, lors 
qu'il tomba, et qui dévoient être écrasez tous par sa 
chute, il y en eut deux qui en furent quittes pour une 
épaule démise, et pour une légère contusion ; et l^e 
troisième ne receut pas le moindre mal, quoy que 
les deux petites cloches tombassent à ses pieds ; les 
habitans accoururent aussi-tôt, et autant qu'ils eurent 
dejoye de la conservation comme miraculeuse de leurs 



62 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

Pasteurs, autant ressentirent-ils de douleur de l'état 
où ils trouvèrent la maison de Dieu. Jamais les 
Israélites ne pleui-erent plus amèrement sur les ruines 
de leur Temple, que ces bons Sauvages sur le débris 
de leur Eglise : C'est nous, disoient-ils, avec des sen- 
timens les plus humbles d'une vive componction, 
c'est nous qui avons attiré par nos péchez la colère 
de Jésus sur nos têtes : nous profanioDS sa sainte 
Maison, c'est avec justice qu'il l'a détruite ; heureux 
si après ce terrible avertissement nous cessons enfin 
de loffenser. Le plus ancien et le plus fervent de 
leurs Capitaines, qui venoit d'achever une cabane 
d'écorces pour se loger, l'offrit sur le champ à tout 
le village, pour serw de Chapelle, en attendant 
qu'on pût en rebâtir une : son offre fut agréablement 
receuë, et il regarda comme un bonheur incompa- 
rable, d'avoir esté choisi pour recevoir chez luy la 
Personne adorable de Jesus-Christ, dans le tres-saint 
Sacrement de nos Autels. 

Outre l'édification qu'ils donnent tous aux François 
dans cette habitation, ils leur sont encore d'une 
grande utilité pour conserver la paix dans la Colonie : 
l'affection qui les j retient, à cause de la liberté qu'ils 
f)nt d'y servir Dieu, leur sert aussi de lien pour les 
attacher en même-temps à nos intérêts. C'est par 
leur considération que les Iroquois poussez à nous 
faire la guerre, ont suspendu long-temps l'exécution 
de leur dessein. On sçait que les Agniez qui ont 
grand nombre de parens au Sault, avoient déclaré 
hautement qu'ils ne pouvoient consentir à cette 
guerre, sans tirer auparavant leurs enfans et leurs 
neveux du pais des François ; et c'est ce qu'ils n'ont 
pu faire jusqu'à présent, parce que nos chers Sau- 
vages Chrétiens n'ont pu se résoudre à bazarder leur 
salut en nous quittant : ils ont porté même bien plus 



l'eYÉQUE de QUEBEC. 63. 

loin leur zèle et leur amitié ; car du temps que M' de 
la Barre étoit Gouverneur du Canada, ils luy offri- 
rent cent cinquante de leurs meilleurs hommes pour 
marcher quand il luy plairoit, avec les troupes Fran- 
çoises, contre leur propre Nation, si elle rompoit la 
paix avec la France. On a vu Tannée dernière 1687. 
que cette proposition n'étoit pas une pure honnêteté, 
ni un compliment fait en l'air ; ils se sont joints au 
corps d'armée de M^ le Marquis de Denonville, pour 
aller attaquer leurs compatriotes jusques dans le 
cœur de leur pais, et ils ont donné par leur conduite 
un témoignage certain ie la fidélité et de l'attache- 
ment qu'ils ont pour leur Religion et pour leurs 
alliez. 

Je fus les visiter pour la première fois le vingt et 
unième de Septembre de l'année 1685. jour auquel 
tombe la Fête de l'Apôtre et Evangeliste S. Matthieu. 
Quoi qu'ils fussent pour lors peu de monde, à cause 
du départ de la jeunesse, qui étoit allée à la chasse 
de l'automne; la pieté que je vis dans ceux qui 
étoient restez, surpassa de beaucoup l'idée que j'en 
avois conceuë par les rapports qu'on m'en avoit 
faits: je fis avancer le Salut pour avoir la consola- 
tion de leur donner moy-même la bénédiction du S. 
Sacrement, comme je l'ay pratiqué ailleurs dans la 
visite des Missions ; et avant que de les quitter, les 
Capitaines qui n'étoient pas encore partis pour la 
chasse, m'ayant prié d'entrer dans une cabane, le 
premier d'entr'eux qui étoit le plus ancien Chrétien, 
me harangua sur le champ et me dit, que leur joye 
auroit esté parfaite, si je fusse venu dans un temps 
où on eût pu me rendre les honneurs qu'il sembloit 
que j'avois voulu fuir par humiUté ; que le Roy leur 
avoit fait un grand présent en leur envoyant de si loin 
parunebontéparticuhereunsi bon Prélat et un si 



6i LETTRE DE MONSEIGNEUR 

puissant appuy, et qu'ils me seroient éternellemenl 
obligez, si par mes soins je leur obtenois de sa Ma- 
jesté un redoublement de protection, pour lever 
parmi eux tous les obstacles qui pouvoient les em- 
pâcher d'être de parfaits Chrétiens. 

Je leur répondis que j'avois pour eux de vrais sen- 
timens d'estime et de tendresse, et que je serois tou- 
jours prêt à les servir en toutes choses : mais prin- 
cipalement en ce qui regarderoit Tavancement de la 
Religion ; et je les assuray qu'ils ne pouvoient faire 
un plus grand plaisir au Roy, que de compter sur sa 
pieté Royale et sur son autorité souveraine pour affer- 
mir la foy parmi eux, et pour y maintenir le bon 
ordre. 

Je leur rendis une seconde visite trois semaines 
après, avec M' le Gouverneur de Canada, qui pour 
éviter la cérémonie, voulut les surprendre : mais ce 
sage et vertueux Gouverneur y étant retourné le jour 
de saint Pierre de l'année 1686, il y fut receu comme 
sa dignité le demandoit. 

M^ le Chevalier de Callieres Gouverneur de Mont- 
réal, donna ordre que tous les soldats François qui 
étoient à la prairie de la Magdelaine fussent au devant 
de luy sous les armes. Les Sauvages du Sault y 
furent aussi avec leurs Capitaines à la tête : dés qu'il 
fut sorti de son canot, on fît une décharge générale 
du canon et de la mousqueterie, et on entendoit dire 
tout bas aux Sauvages, pour marquer le cas qu'ils 
faisoient de sa personne ; c'est un homme que ce 
Gouverneur, nous avons en luy un excellent Maître, 
Toute cette soldatesque le conduisit d'abord à l'E- 
glise, et ensuite dans une cabane que les Sauvages 
avolent parée à leur manière, de feiiillage et de cou- 
vertures de ratine, il y trouva tout le monde placé 
qui l'attendoit^ et il dit par la bouche d'un Missionake 



l'eVÉQUE de QrEBEC, 65 

Jésuite, qui luy servoit d'interprète, à peu prés les 
paroles qui suivent, qu'on a recueillies le mieux 
qu'on a pu. 

Ily along-temps, mes enfans, que je souhaitois 
faire ce que je fais aujourd'hui, et venir dans vôtre 
fort me réjouir avec vous du bonheur que vous avez 
d'être de parfaits Chrétiens : j'avois oiii dire dés la 
France que vous aviez fait des progrés considérables 
dans la plus solide et la plus haute pieté ; qae de 
vivre dans l'innocence et dans les bonnes œuvres, de 
passer plusieurs heures devant le S. Sacrement en 
prières, d'entendre deux et trois Messes de suite les 
jours ouvriers, de vous dépouiller vous-mêmes pour 
revêtir les pauvres, de vous ôter pour ainsi dire le 
morceau de la bouche pour le leur donner, de fré- 
quenter les Sacremens avec ferveur, et d'exercer sans 
cesse les actions les plus héroïques de la mortification 
et de la charité, ne passoit parmi vous que pour la 
vie commune et ordinaire d'un Chrétien : je sais ravi 
présentement de voir de mes propres yeux que 
tout ce qu'on m'a dit de vous est au dessous de 
ce qui en est ; vous ne pouvez trop estimer et recon- 
noître la grâce que Dieu vous a faite, et j'employeray 
tres-volontiers tout ce qui dépendra de moy, pour 
vous faire trouver ici le repos et la liberté que vôtre 
zèle pour la foy vous a fait chercher parmi nous. 

Au reste quand on est fidelle à Dieu, on l'est néces- 
sairement à son Prince ; c'est ce qui vous distingue 
avec éclat des autres Sauvages qui sont encore infi- 
delles : on m'a informé de ce que vous avez déjà fait 
pour témoigner vôtre fidélité envers la France, et je 
ne puis vous en donner assez de louange ; le grand 
Roy, de la part de qui je vous parle en a paru satis- 
fait, et il m'envoye en ce pais pour vous servir de 
Père et de Protecteur : je suis résolu de remplir ces 

-5 



66 LETTRE DE M05SEIGIsEUR 

V 

deux qiialif ez au péril même de ma vie, assurez-vous-, 
mes chers enfans, que j'auray pour vous une ten- 
dresse et une sollicitude paternelle, tant que vous 
aurez pour moy une affection et une obéissance 
filiale. 

Vous n'ignorez pas les mauvais desseins duSonnon- 
toûan, auriez-vous oublié avec quelle insolence iî 
parla il y a deux ans, et quels actes d'hostilité il a 
faits depuis ? C'est un traître, dont il faut se défier ; 
mettez vôtre fort en état de le recevoir sans rien crain- 
dre, je vous envoyeray de bons pierriers pour dé- 
fendre vos quatre bastions, et pour repousser ce 
cruel ennemi, s'il ose venir vous attaquer. 

La conduite des Iroquois n'a esté jusqu'à présent 
que surprise et que perfidie ; tenez- vous donc sur 
vos gardes, envoyez à la découverte de tous cotez, 
donnez-moy avis de tout ce que vous pourrez appren- 
dre, je me repose sur vôtre vigilance et sur vôtre sin- 
cérité, et je vous regarde comme les gardiens et les 
défenseurs de la Colonie Françoise. 

Dés qu'il eut fini, les Capitaines charmez de la ma- 
nière obligeante dont il venoit de leur parler, luy en 
rendirent de tres-humbles actions de grâces, luy pro- 
mirent d'exécuter ponctuellement tous ses ordres, 
et luy firent de nouvelles protestations d'une fidehté 
inviolable : après quoi M^ le Gouverneur rentra dans 
l'Eglise où l'on donna la bénédiction du S. Sacrement 
à toute l'assemblée, comme pour mettre le sceau à 
ce qu'on venoit de faire, et on le reconduisit à son 
canot avec les mêmes cérémonies qu'on avoit obser- 
vées à son entrée. 

Au reste tout ce que j'ay dit de la manière de vivre 
des Sauvages cojivertis dans cette Mission, n'est point 
une description faite à plaisir, c'est un récit sincère 
de son véritable état : les François de la Prairie, qui 



L'eVÉQïïE de QUEBEC. 67 

comme on la déjà dit, en sont tout proches, sont si 
charmez de ce qu'ils y voyent, qu'ils y viennent quel- 
quefois joindre leurs prières à celles de ces bons Chré- 
tiens, et ranimer leur dévotion à la yiië de la ferveur 
qu'ils admirent dans des gens qui étoient autrefois 
barbares. 

La Mission de Lorette n'est pas moins fervente que 
celle de S. Xavier du Sault : elle s'appelle ainsi, 
parce que la Chapelle est bâtie de brique, sur le mo- 
delle de celle qui est à Lorette en Italie. Les Hurons 
et les Iroquois qui se sont joints à eux en cet endroit, 
ont une dévotion si tendre envers la sainte Vierge, 
qu'ils veulent tous mourir auprès de sa sainte maison, 
et quelque in>itation qu'on ait fait souvent à plusieurs 
d'aller s'établir ailleurs, on n'a jamais pu les y ré- 
soudre. Les François qui viennent de fort loin et en 
grand nombre en ce lieu de pèlerinage, et pour y 
faire leurs dévotions, et pour y demander à Dieu des 
grâces spirituelles et corporelles par l'intercession de 
Nôtre-Dame, ont tant de confiance en la sainteté des 
Sauvages, qu'ils les chargent de faire pour eux des 
neuvaines, et ils ont l'expérience que Dieu les exauce 
volontiers. La Chapelle est quasi toujours remplie 
de ces bons Chrétiens ; et quand ils sont retournez 
dans leurs cabanes, ils y sont presque comme daus 
des Eglises ; ils y parlent de Dieu, ils y chantent des 
Cantiques, ils y recitent leur Chapelet ou d'autres 
prières, et ils s'entr'animent les uns les autres à l'ex- 
ercice de toutes sortes de bonnes œuvres. La cha- 
rité est parmi eux en un souverain degré ; comme ils 
préviennent les besoins des pauvres, on ne voit per- 
sonne qui mendie; et c'est à présent une de leurs pra- 
tiques les plus ordinaires de satisfaire à Dieu pour 
leurs péchez, en rendant quelques services pénibles 
à ceux qui sont dans l'indigence, ou à ceux qu'ils 



68 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

croyent avoir offensez. Ils vont leur chercher du 
bois et le leur apportent sur leur dos; ils les aident à 
semer ou à recueillir leurs grains ; et ils leurs dis- 
tribuent leurs propres provisions^ jusqu'à s'exposer 
eux-mêmes à manquer de toutes choses. 

Le zèle qu'ils ont pour le salut des âmes est incroya- 
ble, on a veu des femmes entreprendre de longs 
voyages pour aller annoncer Jesus-Christ en leur païs, 
et en ramener avec elles un bon nombre de leurs parens 
qu'elles avoient gagnez par leurs dévotes et puissantes 
exhortations. Ces mêmes femmes ont eu le courage 
en passant par la Nouvelle Hollande, d'essuyer les 
railleries des Hérétiques, et de les citer au jugement 
de Dieu, pour connoître un jour la vérité de la Re- 
ligion Chrétienne. 

Sillery est le dernier établissement qu'on ait fait 
pour les Sauvages convertis, et il n'est éloigné de 
Québec que d'une lieuë et demie, c'est proprement le 
païs des Algonquins qui faisoient autresfois une tres- 
florissante Mission : mais s'étans rendus indignes des 
grâces qu'ils avoient receuës. Dieu a substitué depuis 
peu d'années les Abnakis en leur place. Ces peuples 
sont limitrophes de l'Acadie et de la Nouvelle An- 
gleterre, sur le bord de la mer, à soixante lieues de 
Québec ; les fâcheuses affaires qu'ils avoient eues 
avec les Anglois, les obUgerent à se réfugier auprès 
des François ; on les receut volontiers à Sillery, où ils 
furent adoptez par les Algonquins qui restoient en 
petit nombre ; les uns étant morts par l'excès de 
la boisson, et les autres s'étans retirez dans les bois, 
où ils vivent dans un désordre pitoyable. Les pre- 
miers Abnakis qui receurent le Baptême furent si tou- 
chez des veritez de la foy, que ne pouvant souffrir 
que leurs parens qui demeuroient infid elles fussent 
séparez d'eux durant toute l'éternité, ils se résolurent 



L ÉYEQUE DE QUEBEC. 6^ 

d'aller sans délav travailler à leur conversion. Plu- 
sieurs retournèrent exprés en Acadie, et ils revinrent 
les uns avec leurs pères et leurs meres^ les autres 
avec leurs frères et leurs sœurs, les autres enfin avec 
leurs parens et leurs amis, et ils prirent tant de soin 
de les instruire en chemin, qu'a leur retour le Mis- 
sionaire les trouva presque entièrement disposez à re- 
cevoir le Baptême : leur ferveur croît de jour en jour 
avec leur nombre ; un d'entre eux pour soulager le 
Missionaire qui ne pouvoit suffire à tout, s'est char- 
gé de 1 uistruction des jeunes garçons, et une ver- 
tueuse femme a pris le même soin des filles. Il y 
en a plusieurs que le zèle unit pour empêcher les dé- 
bauches de leurs compatriotes, qu'ils accompagnent 
à ce dessein par tout où ils vont, afin de les soutenir 
dans les occasions où ils succomberoient à la tenta- 
tion de boire avec excès s'ils étoient seuls. 

Outre les prières du Soir et du Matin qu'on fait en 
commun dans l'Eglise, et qui durent environ demie- 
heure, ils entendent volontiers une et deux Messes ; 
il n'y a gueres d'heures dans la journée, où quel- 
ques-uns ne soient devant le saint Sacrement pendant 
un temps considérable ; et quand on les voit prier, 
ils paroissent si enflàmez et si immobiles, qu'il se- 
roit difficile de paroître dans ce saint exercice avec 
un air plus profondément appliqué, plus doucement 
recueilli, et plus sensiblement touché ; leur chant 
même a je ne sçay quoy de plus dévot et de plus ten- 
dre que celuy de tous les autres Sauvages, et il est aisé de 
voir par tous les dehors de leurs exercices spirituels 
que Dieu a pris mie entière possession du fonds de 
leurs cœurs. 

Dans le dernier Jubilé ils firent des aumônes avec 
tant de profusion eu égard à leurs facultez, que le 
Missionaire fut obligé d'en modérer l'excès ; à cela 



70 LETTRE DE iîONSEIGNEUR 

ils joignent une humilité sincère, un amour extraor- 
dinaire pour les croix et les souffrances, une pa- 
tience à l'épreuve dans les maladies, un grand sup- 
port des défauts et des mauvaises humeurs du pro- 
chain, et sur tout un généreux oubli des injures, et 
des mauvais traitemens qu'on leur peut faire ; c'est 
particuherement en cela qu'ils mettent leur vertu ; 
et non contens de se santifier eux-mêmes, ils brûlent 
d'un saint désir de contribuer au salut des autres ; 
et s'il arrive qu'en voulant les retirer du désordre, 
ils s'attirent des reproches et des coups, bien loin de 
se fâcher, ils s'estiment vraiment heureux d'avoir oc- 
casion de sacrifier à Dieu leurs propres ressentimens 
pour sauver Tame de leurs frères. Un d'entr'eux 
ayant voulu empêcher un autre de boire excessivement 
receut pour récompense de sa charité un furieux coup 
de bâton sur la tête. Ce coup ne le surprit, ni ne 
l'émut ; il souffrit sans dire un seul mot ; et racon- 
tant le fait au Missionaire, il luv dit ; je te promets 
que puisque Jésus désire que je pardonne, je le feray 
de tout mon cœur, et je ne témoigneray jamais à 
celuy qui m'a frappé, le moindre ressentiment. 

Les Missions des Outaoûaks ne donnent pas moins 
de consolation que les précédentes, on ne scauroit 
croire combien ceux de cette nation sont tendres pour 
nos Mystères. Ils aiment qu'on les leur représente 
d'une manière sensible ; sur tout ils prennent grand 
plaisir de voir à la Fête de Noël quelque représen- 
tation de la naissance de Jésus Christ. On les a veus 
venir en foule luy rendre leurs hommages dans une 
Chapelle de François qui avoient eu soin d'y exposer 
ime Crèche. Les Hurons ayant dans la leur une 
image en cire de Jésus enfant la portèrent en proces- 
sion, avec toute la pompe qu'ils purent dans celle des 
Kiskakons, au commencement des Fêtes, et ceux-ci 



l'eVÉQUE de QUEBEC, 71 

pour ne pas se laisser vaincrô reportèrent huit jours 
après avec plusieurs étendarts et chants d'allégresses 
cette même image dans le lieu d'où on la leur avoit 
apportée, et le chef de la Nation finit toute la céré- 
monie par une espèce de harangue en Thonneur du 
Fils de Dieu, à laquelle les Hurons répondirent par 
divers Cantiques en leur langue, en Algonkin, et en 
François. 

Ce n'est pas que parmi eux il n'y ait encore des In- 
fidelles qui honorent la lune et le soleil, mais ils ne 
le font qu'en cachette, et on espère que bien-tost ils 
ne le feront plus du tout ; car ils ont déjà tant de re- 
spect pour nôtre sainte Religion, pour ceux qui la 
leur annoncent, et pour les heux saints, qu'étant ar- 
rivé à un homme du village de jetter une pierre dans 
les fenêtres de l'Eglise ; les anciens après avoir tenu 
conseil enjoignirent à la jeunesse de respecter désor- 
mais la maison du Seigneur, et les personnes qui ve- 
noient de sa part leur donner de l'esprit (c'est à dire 
leur ouvrir les yeux sur les veritez éternehes) et ils 
furent eux-mêmes à l'EgJise faire réparation de cette 
injure. 

Dans une course de plus de deux cens lieues que fit 
un Missionaire il y a quelques années sur le Lac Hu- 
ron, pour recomioître l'état où étoient plusieurs pe- 
tites Nations qui sont sur les côtes de ce Lac, et pour 
les confirmer dans la Foy, il les trouva faisant la Fête 
de leurs morts à leur manière sauvage, sans y mêler 
néanmoins nulle de leurs anciennes superstitions, il 
vit avec consolation qu'ils addressoient leurs Canti- 
ques à Dieu, et non pas au soleil, comme ils le pra- 
tiquoient autrefois, lors que passant d'un heu à un 
autre, ils portoient avec eux les os de tous leurs pa- 
rens décédez pour les enterrer ensemble. Ils estoient 
donc occupez à cette cérémonie, quand le Missionaire 



72 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

arriva : dés qu'ils le virent, ils furent ravis, et dres- 
sant aussi-tôt une Chapelle d'écorces, ils luy dirent 
quïl étoit vray que l'eau de vie les avoit presque per- 
dus en leur faisant entièrement oublier les instru- 
ctions qu'ils ♦avoient receuês, mais qu'ayant ensuite 
horreur de leur desordre, Dieu leur avoit fait la 
grâce de renvoyer jusqu'à deux fois deux canots de 
cette boisson enyvrante qu'on leur apportoit, et ils 
ajoutèrent que plusieurs d'entre eux pour éviter l'oc- 
casioB de l'yvrognerie avoient eu le courage de quit- 
ter leur propre païs : il est aisé de juger combien ce 
Père fut consolé de les voir dans de si bonnes dispo- 
sitions, il les instruisit de nouveau, et après leur 
avoir administré les sacremens en ce lieu-là, il fut 
lendre de pareils services à quelques autres ailleurs 
où les chefs à la tête de la jeunesse, qu'ils animoient 
par leurs paroles et par leur exemple, le receurent 
avec de grandes démonstrations de reconnoissance. 

Un autre après avoir baptisé en iman cent cin- 
quante âmes dans une seule habitation, craignant 
que la maladie qui désoloit !es Oumaloumineks, ne 
les exposât à se replonger dans leurs superstitions 
par le désir excessif qu'ils ont de la santé, tout ma- 
lade qu'il étoit lui-même, il se fit porter chez eux, et 
leur inspirant de la patience parla sienne, il les re- 
tint dans leur devoir. 

Le Père Allouez si connu dans les anciennes rela- 
tions du Canada ne perdant rien de son zèle dans les 
infirmitez de son âge, cet homme dis-je qui a un ta- 
lent extraordinaire pour se faire aimer et craindre de 
tous les Sauvages dont il ne peut se séparer sans 
les mettre en larmes, s'étant appliqué particuliè- 
rement aux Miamis et aux Ilinois, les délivra d'abord 
de certaines observances superstitieuses, et de quel- 
ques jeûnes excessifs que les \ieillards faisoient ob- 



l'ÉTEQUE de QUEBEC. 73 

server par force à la jeunesse sous le prétexte reli- 
gieux de luy faire connoître par des songes en dor- 
mant, à quoy étoit attachée leur heureuse destinée : 
ensuite il se réduisit à garder avec eux une rigou- 
reuse abstinence dans les bois, où il les suivit durant 
toutrhyver. A peine y trouvoit-on quelques mé- 
chantes racines, que les femmes cherchoienî dans la 
terre, et qui ne pouvoient suffire à tout le monde. 
La disette et la faim ne luy firent riea perdre de son 
assiduité à les instruire, en marchant avec des fati- 
gues continuelles dans des prez, des marêts, et des 
vallons inondez, séparez les uns des autres par de 
petites éminences de beaux bois et de terre seiche : 
il s'est vu obligé de passer en un seul jour onze et 
douze de ces marêts qui n'en faisoient quasi qu'un 
bien lon^r et bien ennuyeux. Le froid qui dans ce 
païs-là est assez cuisant pour se faire sentir, n'étant 
pas assez fort pour glacer entièrement les eaux, on 
enfonçoit souvent jusqu'aux genoux ; cependant il 
falloit toujours gagner chemin pour trouver de nou- 
veaux vivres, et dans le temps de la marche, nôtre 
Pasteur Evangelique tout blanc de vieillesse, s'accom- 
modoit aux pas de ces brebis égarées, il s'appro- 
choit tantôt de l'un et tantôt de l'autre; quelquefois 
aussi un petit nombre de gens s'assembloit autour de 
luy pour l'écouter, nonobstant les gros fardeaux dont 
la pluspart étoient chargez ; et plusieurs gagnez par 
la charité qu'il leur témoignoit en venant de si loin 
travailler avec tant de peine à leur salut, se laissoient 
persuader de la vérité de la Rehgion Chrétienne. 

Plusieurs Chaoûanons que la guerre des Iroquois 
avoit fait déserter leur pais assez éloigné du côté du 
Sud, et qui s'étoient jomts pour lors aux Miamis, fu- 
rent vivement touchez de ce spectacle ; et ils ne pou- 
voient se lasser de dire que ce Père r'toit bien un 



74 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

autre homme que certains Europeans de leur con- 
noissance, qui ne leur avoient jamais fait la grâce et 
l'amitié de les instruire. Apparemment ces Euro- 
peans sont les Hollandois, qui comme l'on sçait, 
n'ont nul zèle pour la conversion des inûdelles^ en 
quelque pais qu'ils les trouvent, et encore moins pour 
les Sauvages de TAmerique, qu'ils regardent comme 
des bêtes pour qui le Paradis n'est pas fait. 

Le même Père n'a pas eu moins de soin des Ili- 
nois ; il sceut qu'ils avoient résolu de tuer le premier 
François qui viendroit chez eux, il j fut, et il leur 
dît qu'il étoit informé de leur dessein, mais que le 
desir de les sauver l'avoit emporté sur la crainte de 
mourir, et qu'ils pouvoient faire de luj ce qu'il leur 
plairoit, pourveu qu'il eût le bonheur de leur faire 
connoître Dieu, en qui il avoit mis sa confiance. Cette 
déclaration les desarma ; C'est maintenant, luj di- 
rent-ils, que nous connoissons que tu nous aimes et 
que tu es nôtre vrai Père, fais toy-même tout ce que 
tu voudras de nous. Il ne manqua pas la conjon- 
cture, il fit sur le champ une Chapelle de joncs, où 
ces pauvres gens accoururent en si grand nombre 
que ne pouvant y tenir tous, ceiLxqui demeurerentde- 
hors, firent à ce petit bâtiment des ouvertures de 
toutes parts, et assistèrent aux instructions du Père 
avec une ardeur inconcevable : moins il les épargnoit 
en invectivant avec force contre tous leurs vices, plus 
ils étoient attentifs à l'écouter ; ils le suivoient même 
par tout quand il sortoit, et ils ne luy donnoient 
presque pas de repos ni jour ni nuit. Heureuse im- 
portunité qui soutient un Missionaire en l'accablant. 

De sept Jésuites qui étoient dans cette Mission en 
1683. il y en avoit quatre presque hors de combat 
par leur âge ; et sans le secours de quelques François, 
qui par vertu s'étoient donnez à eux pour les servir 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 75: 

gratuitement dans les voyages continuels qu'il falloit 
faire^ on n'auroit jamais pu en soutenir la dépense : 
il y avoit aussi deux Frères de la môme Compagnie 
qui ne contribuoient pas peu par leurs soins à faire 
subsister leurs Pères. 

Les Missions de Tadoussac ne sont pas moins pé- 
nibles que celles des Outaoiiaks^ quoi qu'elles ne 
soient pas si étendues. Les peuples n'y ont point 
d'habitations fixes, excepté les Montagnaïs, ausquels 
se sont joints quelques Algonkins, qui font tous pro- 
fession du Christianisme, et qui de concert ont fait 
un établissement à trente heuës de l'embouchure du 
Saguenay, où ils passent une partie de l'année pour 
traiter des pelleteries avec les François qui s'y sont 
aussi établis : c'est-là que les autres Sauvages étant 
attirez par le commerce, et voyant par occasion les 
exercices qu'on y fait de la Religion Chrétienne, en 
prennent une haute idée ; d'où il est arrivé que la 
foy s'est portée comme d'elle-même dans plusieurs 
petites Nations, où les Missionaires sont obhgez de 
faire des courses d'autant plus fatigantes qu'elles se 
font ordinairement dans la saison de l'hyver, qui est 
plus rude et plus longue dans ce païs-là, que dans 
aucun canton de la Nouvelle France. Comme les 
glaces n'y laissent en plusieurs endroits la navigation 
libre que vers le 15. de Juin, on ne peut y suivre les 
Sauvages qu'à la piste sur les neiges ; on ne les suit 
même que de loin à cause de la légèreté de leurs jambes ; 
il faut grimper sur des montagnes avec les raquettes 
aux pieds par le chemin qu'ils ont tracé, et on n'ar- 
rive que long-temps après eux à une ou deux heures 
de nuit au lieu où ils campent, dans quelque pauvre 
cabane ouverte de tous cotez à la pluye et à la neige, 
souvent sans vivres ; lors qu'on est des quatre ou 
cinq jours, sans pouvoir rien prendre à la chasse: 



76 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

tout languissant qu'on est pour lors, il ne faut pas 
cesser d'instruire les infîdelles, de donner les Sacre- 
mens aux Chrétiens, et de secourir les malades, dont 
le nombre est quelquefois si grand, qu'on est comme 
accablé de travail dans des conjonctures, où le corps 
manquant de nourriture, peut à peine se soutenir. 
Un Missionaire écrivoit, dans une pareille occasion, 
que la faim la soif et les douleurs qu'il sentoit aux 
jambes, aux dents, et aux yeux (que la fumée des 
cabanes avoit presque éteints) l'ajant réduit à ne 
pouvoir plus dire ni la Messe ni son Office, ne lur 
avoient laissé de forces qu'autant qu'il luy en falloit 
pour se traîner de cabane en cabane, auprès des mo- 
ribons, étant luj-méme presque aussi mal qu'eux, 
et donnant de lacompassion à ceux qui natureUement 
n'en sont gueres susceptibles : jusques-là que le Ca- 
pitaine craignant de perdre ce Père commun, luy fît 
chercher dans les bois quelques fruits sauvages qui 
s'y trouvèrent encore ; et qui tout méchans qu'ils 
étoient furent le seul soulagement qu'on luy put don- 
ner ; encore la charité l'obligea-t-elle de les partager 
avec les autres malades, selon la louable coutume 
que les Sauvages observent constamment entr'eux. 

Il y a durant l'été de certains temps où ils s'assem- 
blent en plus grand nombre pour peu de jours, tantôt 
d'un côté, tantôt de l'autre ; et si on négUgeoit ce 
temps-là, on seroit un an sans les voir. Pour lors 
quelque éloignez qu'ils puissent être, les Missionaires 
ne manquent point à les aller joindre pour baptiser 
leurs enfans, pour confesser les adultes, et pour ache- 
ver de gagner à Dieu ceux qui n'ont pas encore re- 
ceu le Baptême ; ils vont même tous les ans sur la 
fin de cette saison aux autres peuples du Nord, 
trente lieues plus bas que le Saguenay, pour y faire 
de semblables fonctions, et pour s'y reposeri de 



L'EVÉQUE de QUEBEC. 77 

la lassitude du chemin par les travaux de l'Apo- 
stolat : mais ils avouent dans leurs lettres^ que toutes 
les souffrances de ces courses, soit d'été, soit d'hy- 
ver, sont merveilleusement adoucies par l'ardeur que 
plusieurs de ces bonnes gens ont à se faire instruire ; 
par rinnocence qu'on remarque en d'autres dans des 
confessions de plusieurs années, et par les saintes 
dispositions, où il plaît à Dieu de mettre quelques 
personnes mourantes, qui sembloient n'attendre la 
venue d'un Prêtre, que pour mourir plus chrétien- 
nement entre ses mains. 

Si les Missions des Iroquois sont plus douces et 
plus aisées du côté des voyages, parce qu'elles sont 
sédentaires, elles sont moins consolantes et moins 
supportables par la difficulté de la conversion de ces 
peuples, dont la fierté et la férocité naturelle, jointe 
à la fureur et à la cruauté que leur inspire Tpro- 
gnerie, les rend plus opposez que tous les autres à 
Fesprit et aux vertus du Christianisme. Dans le 
temps de leur yvresse leurs cabanes sont de vives 
images de l'enfer ; ils se mordent et se tuent les uns 
les autres ; ils frappent pour lors sans discernement, 
amis, parens, enfans et femmes ; ils ne connoissent 
plus ni anciens, ni Capitaines; ils entrent même en 
furie chez les Missionaires, et là le pistolet à la main, 
ou armez de barres de fer, ils les veulent assommer ; 
et c'est une merveille qu'ils ne l'ayent pas fait jusques 
ici, s'étant mis plusieurs fois en état d'exécuter ces 
horribles attentats, et ayant contramt ces Pères, 
après avoir échappé comme par miracle à leur vio- 
lence, de se retirer pendant quelque temps, par le 
conseil des plus sages de la Nation, qui désirent du 
moms s'épargner la douleur de les voir périr à leurs 
yeux, quand ils n'ont pas le pouvoir de les mettre 
autrement à couvert du coup de la mort. 



78 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

n est vrai que tous ces Sauvages ne se livrent pas 

également à la boisson, et que ceux qui s'y aban- 
donnent sans mesure, ne le font pas en tout temps ; 
mais ils sont d'ailleurs pour la pluspart si vifs et si 
inconstans, si ennemis de tout autre travail que de 
celui de la guerre, si sensibles aux injures, et si dé- 
terminez à les venger, si jaloux de la grandeur des 
autres Nations, si passionnez de la gloire des armes, 
et si enflez des succès qu'ils ont eus (principalement 
depuis quelques années) dans leurs expéditions mi- 
litaires contre leurs ennemis ; que se regardans 
comme les maîtres de la terre, à peine daignent-ils 
écouter ce que des étrangers leur veulent apprendre 
du chemin du ciel ; ils les méprisent souvent, ils les 
rebutent, ils les évitent ; mais ces charitables Mé- 
decins de ces pauvres âmes, sans se lasser de souffrir 
leurs mépris, leurs rebuts et leurs fuites, les atten- 
dent avec patience jusqu'à la mort; et il y a quelques 
années qu'à Sonnontoûan et à Oiogoûen, où les Sau- 
vages ont le plus d'éloignement de la foy, il n'en 
mouroit presque aucun qui ne s'y fit baptiser avec des 
dispositions qui surprenoient. On admiroit encore 
plus ceux qui avoieiit le courage de demander le Sa- 
(Tement en pleine santé au milieu de tous les ob- 
stacles qu'ils y avoient. Opposez qu'ils sont par tant 
d'endroits à l'humilité et à la douceur de l'Evangile, 
on ne sçait par où les attaquer et les prendre ; aussi 
est-ce à leur égard que la grâce remporte des victoires 
plus éclatantes et plus complètes ; et lors qu'elle s'est 
fait une fois entrée dans leurs cœurs, elle s'en rend 
si absolument la maîtresse, qu'ils ne sont plus con- 
noissables: elle fixe leur légèreté, elle secoue leur 
paresse, elle mortifie leur intempérance, elle abbaisse 
leur orgueil, elle adoucit leur férocité, elle amortit 
leur ressentiment, elle desarme leur cruauté, et plus 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 79 

on les a vus emportez dans le temps de leur desordre, 
plus ils deviennent modérez, après le bienheureux 
moment de leur entrée dans l'Eglise : c'est parmi eux 
que commencent à se former ces âmes si pures et si 
généreuses dont les Missions de la Montagne et de S. 
Xavier du Sault sont composées : car craignans de 
se corrompre dans leurs pais, après avoir goûté la 
perfection de l'Evangile, on les voit tout quitter de 
fort bon cœur, pour aller chercher un azyle, où tout 
innocentes qu'elles sont depuis leur Baptême, elles 
vivent en pénitentes le reste de leurs jours dans la 
])ratique des austeritez les plus crucifiantes. 

Mais pour revenir aux conquêtes que les Jésuites 
font sur le Démon, au milieu de ses plus grandes op- 
positions dans le centre même de son empire ; on 
sçait qu'à Onnontagué aussi bien qu'ailleurs, on a 
esté long-temps sans pouvoir entrer dans les cabanes ; 
il a plu à Dieu de les ouvrir à la faveur des remèdes 
qu'on y distribua aiLx malades, et que M' le Maréchal 
de Bellefonds ayant obtenus de M^ Pelisson (qui les 
donne gratuitement de la part du Roy) avoit envoyez 
sur les lieux. Ces remèdes ont fait de petits prodiges 
pour la guerison des corps et des âmes; presque tous 
ceux qui en ont pris en ont senti les effets, et il est 
arrivé de là que les Jongleurs, qui sont leurs méde- 
cins diaboliques, ayant perdu leur crédit, on s'est 
adressé aux Missionaires, qui ont profité de l'occa- 
sion pour accréditer nôtre sainte foy. 

De plus dans un autre Bourg où la Religion n'est 
pas moins combattue, ceux qui en font une profession 
l)ublique ont conceu par les instructions de ces Pères 
un si grand respect pour la Croix, que les plus con- 
sidérables familles en ont fait planter avec pompe de 
fort belles, à l'envi les uns des autres, sans qu'on les 
y eût exhortez ; la cérémonie fut si touchante, que 



80 LETTRE DE M0NSEIG:^EUR 

les anciens, les femmes et les guerriers mêmes qui 
n'étoient pas encore Chrétiens, voulurent y prendre 
part, et pendant que les uns chantoient avec les fi- 
delles des Cantiques spirituels en Thonneur d'un 
Dieu crucifié, et qu'ils étendoient ensemble leurs 
louanges sur nôtre Roy tres-Clirêtien (quon leur 
avoit fait connoître comme le plus puissant et le plus 
pieux défenseur de la Croix) les autres pour rendre 
la Fête plus solemnelle faisoient retentir l'air des 
décharges continuelles de leurs armes. Peu de temps 
après ils s'encouragèrent à se convertir parfaitement ; 
une femme donna l'exemple, et toute Neophite qu'elle 
étoit, elle devmt une fervente Catéchiste : personne 
d'entr'eux ne mouroit qui ne fit des exhortations tou- 
chantes à ceux qui resistoient encore à la grâce : les 
enfans mêmes se faisoient en cet état les prédicateurs 
de leiu-s parens. On vit un de ces petits innocens 
dire en mourant à son père, qui étoit un Jongleur 
entêté de ses superstitions ; xMon père, je vois 
Jésus qui m'appelle au ciel, je suis Chrétien, 
je vais le trouver, et je n'iray pas seul, mon frère 
viendra avec moy, adieu, mon père ; encore une 
fois, je suis Chrétien, je m'en vais au ciel ; et quel- 
ques momens après il mourut. Une autre petite fille 
se trouvant à l'extrémité sans avoir esté baptisée, dit 
tout haut à ses parens, qu'elle venoit de voir Jésus 
qui l'avoit avertie de se faire Chrétienne, pour éviter 
le malheur d'un de ses oncles et de quelques autres 
de sa connoissance morts infidelles, qu'elle voyoit tout 
en feu ; pendant que de certains qu'elle avoit connus^ 
et qui avoient receu le Baptême, luy paroissoient 
éclatans de lumière en compagnie de leur Sauveur. 
Soit qu'il y ait eu quelque chose de surnaturel dans 
ces prétendues apparitions, soit qu'elles ne soient 
que les effets naturels d'une imagination frappée des 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 81 

discours que ces petites créatures avoient entendu 
souvent, sur la force qu'a le Sacrement de régéné- 
ration, d'ouvrir le ciel aux personnes qui le reçoivent ; 
il est toujours certain que Dieu s'est servi de ces éve- 
nemens pour donner aux pères de ces bienheureux 
enfans des sentimens pour la foj, bien differens de 
ceux qu'ils avoient eu jusqu'alors. 

Les Agniez sont de tous leslroquois les moins dif- 
ficiles à gagner ; on en a baptisé en une seule année 
jusques à deux cens vingt, qui n'ont pas vécu long- 
temps après leur Baptême. Il y en a un grand nom- 
bre, dont les uns pour fuir le voisinage d'Orange, et 
les scandales de leurs compatriotes, se transplantent 
dans les Missions de leur Nation qui sont au milieu de 
nous, et les autres tiennent bon dans leurs villages 
contre tous lesdésordresquiles environnent. Onya\Ti 
desfemmes et des filles garder constamment depuisNoël 
jusqu'à la Fête des Rois, et pendant tout le Carême, la 
resolution qu'elles avoient prise de s'abstenir de toutes 
sortes de festins et d'assemblées de plaisir, afin de 
passer l'un et l'autre temps, avec plus de sainteté, 
malgré toutes les sollicitations pressantes qu'on leur 
faisoit du contraire. On y a vu aussi entre tous les 
autres exemples de générosité que les hommes ont 
donnez, un trait particulier qui mérite d'être rap- 
porté un peu plus au long. 

Un Chrétien qui servoit de Catéchiste, sollicité d'al- 
ler à la guerre, et voyant qu'on luy reprochoit, que 
le Christianisme affoiblissoit le courage, fut trouver 
le Père qui avoit soin de cette Eglise, et luy dit, que 
pour sauver l'honneur de la Religion, plutôt que pour 
se laver de la réputation d'être un lâche, il avoit ré- 
solu de se mettre en campagne : J'y vais, luy dit-il, 
non pas pour me battre, pour piller, pour tuer des 

ïiinois 3 j'y vais pour soutenir les intérêts de Jesus- 

6 



82 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

Christ, dont on attaque la Religion en ma personne. 
Mon occupation dans la marche sera d'instruire les 
gens de bonne volonté, et d'empêcher tout le mal 
qli'on Youdroit faire en ma présence. J'ay vu moi- 
même, ajoûta-t-il, le massacre impitoyable qu'on 
fait des enfans, quand on se rend maître de quelque 
village ennemi ; j'en baptiseray le plus qu'il me sera 
possible, et je rendray ce même office à tous les 
adultes captifs qu'on me permettra d'mstruire avant 
qu'on les brûle. Le Père respectant l'esprit qui Ta- 
nimoit, n'osa pas s'opposer à son dessein, et après 
luy avoir appris la formule du Baptême, et ce qu'il 
jugeoit le plus nécessaire, il le laissa partir en luy don- 
nant sa bénédiction. Ce brave fidelle exécuta à la 
lettre tout ce qu'il-avoit prémédité, il arracha plusieurs 
enfans des mains de ceux qui les massacroient, afin 
de les baptiser avant qu'ils rendissent l'esprit; il dis- 
posa même à la mort plusieurs de ses compagnons 
qui avoient esté blessez dans le combat, et il laissa à 
tout le monde, une pleine conviction que la foy 
Chrétienne bien loin d'affoiblir le cœur, luy donne un 
nouveau degré de générosité que l'infidehté ne con- 
noît pas. 

Ce que ce vaillant homme vouloil faire en faveur 
des ennemis pris en guerre qu'on condamneroit au 
feu, c'est ce que les Missionaires font souvent au re- 
tour des expéditions militaires : quelques-uns d'en- 
tr'eux ont obtenu qu'on conduiroit à leur Cliappelle 
ces prisonniers avant que de les mener au suppUce, 
et il n'en passe gueres par leurs mains qui ne soient 
baptisez avant que d'aller à la mort. Entre plusieurs 
qui eurent ce bonheur dans une même année, et qui 
tous s'estimoient heureux au milieu de leurs tourmens, 
par l'espérance qu'ils avoient des joyes du ciel, il 
y en eut quelques-uns qui étant déjà couverts de 



LE VECUE DE QUEBEC. 83 

playes, levoient leurs mains sanglantes et tronçon- 
nées \ers le ciel, en adorant et invoquant le vray Dieu 
qu'on venoit de leur annoncer, et qui à force d'em- 
brasser par reconnoissance celuy qui leur avoit ou- 
vert le chemin de la félicité éternelle, le remplissoient 
sans y penser du sang qui couloit de leurs blessures, 
et luy communiquoient en même temps la consola- 
tion dont ils étoient remplis eux-mêmes. 

Il me seroit aisé d'ajouter encore plusieurs choses 
qui ne seroient pas moins édifiantes que celles que 
j'ay écrites jusqu'ici, mais il me semble que c'en est 
assez pour donner une grande idée de ce qui se passe 
dans les Missions du Canada, et il est temps de unir 
par ce qui regarde la conduite des François qui com- 
posent la Colonie. 

Le peuple communément parlant, est aussi dévot 
que le Clergé m'a paru saint. On y remarque je ne 
sçay quoi des dispositions qu'on admiroit autrefois 
dans les Chrétiens des premiers siècles ; la simplicité, 
la dévotion et la charité s'y montrent avec éclat, on 
aide avec plaisir ceux qui commencent à s'établir, 
chacun leur donne ou leur prête quelque chose, et 
tout le monde les console et les encourage dans leurs 
peines. 

Dans l'incendie qui arriva aux UrsuUnes de Québec, 
il n'y eut personne qui ne prît part à leur douleur, 
et qui ne s'efforçât à reparer selon son pouvoir leur 
perte : tous les Corps du Clergé séculier et régulier, 
qui sont parfaitement unis ensemble, donnèrent l'ex- 
emple, et contribuèrent à l'envi à secourir ces pau- 
vres filles ; il y eut des Communautez qui se dépouil- 
lèrent de leur propre nécessaire, pour le donner en 
cette occasion à celles qui se trouvoient dépourvues 
de tout ; mais quelque effort qu'on ait pu faire sur 
les lieux, on a esté obUgé de recourir en France aux 



Sk LETTRE DE MONSEIGNEUR 

aumônes des gens de bien, et c'est de ce côté-là qu'on 
attend tout le secours dont on a besoin. 

Il y a quelque chose de surprenant dans les habi- 
tations qui sont les plus éloignées des Paroisses, et 
qui ont même esté long-temps sans voir de Pasteurs. 
Les François sV sont conservez dans la pratique du 
bien, et lors que le Missionaire qui a soin d'eux fait 
sa ronde pour aller administrer les Sacremens d'ha- 
bitation en habitation, ils le reçoivent avec une joye 
qui ne se peut exprimer ; ils font tous leurs dévo- 
tions, et on seroit surpris si quelqu'un ne les faisoit 
pas ; ils s'empressent à écouter la parole de Dieu, ils 
la goûtent avec respect, ils en profitent avec une 
sainte émulation ; celui qui donne sa maison pour y 
célébrer les divins mystères, s'estime infiniment heu- 
reux et honoré, il donne ce jour-là à manger aux 
autres ; le repas qu'il fait est une espèce d'Agape, où 
sans craindre aucun excès on se réjouît au Seigneur. ^ 
Cela se remarque sur tout dans l'Acadie, où l'on 
ne se sert d'aucune boisson entrante, et où l'on re- 
serve le peu qu'on a de vin pour la sainte Messe et 
pour les malades. La conversation qui suit le dîner, 
est ime instruction familière, où les plus àgez n'ont 
point de honte de répondre aux questions que fait le 
Missionaire. On l'informe ensuite des petits démêlez 
qui peuvent être ^ntre les familles; et s'il se trouve 
quelquediffarend, ce qui est rare, iU'accommode sans 
que les parties résistent. Chaque maison est une 
petite Communauté bien réglée, où l'on fait la prière 
en commun soir et matin, où l'on recite le Chapelet, 
où l'on a la pratique des examens particuliers avant 
le repas, et où les pères et les mères de familles sup- 
pléent au défaut des Prêtres, en ce qui regarde la 
conduite de leurs enfans et de leurs valets. 



l'eVÉQUE de QUEBEC. S5 

Tout le monde y est ennemi de Toisiveté, on y tra- 
vaille tonjours à quelque chose ; les particuliers ont 
eu assez d'industrie pour apprendre des métiers d'eux- 
mêmes ; de sorte que sans avoir eu le secours d'au- 
cun Maître, ils scavent presque tout faire. Il est 
vray qu'on n'est pas dans le môme embarras dans les 
lieux qui sont plus proches de Québec, mais il y a 
encore beaucoup à souffrir par tout, et la pluspart 
portent avec une grande résignation les souffrances 
inséparables de leur état, dans un pais où peu de 
gens sont à leur aise. 

Si les Prêtres sont édifiez de la vie des laïques, les 
laïques ne le sont pas moins de la conduite des Prê- 
tres, qui se sont soutenus jusqu'à présent dans une 
grande estime et réputation de sagesse ; quoi que la 
pluspart ayent esté exposez par la nécessité où ils ont 
esté, et où ils sont encore en plusieurs endroits, de 
loger dans des maisons séculières, mêlez avec toutes 
sortes de personnes. La fidélité qu'ils ont à la gràc^ 
les conserve dans ce mélange, on ne s'apperçoit pas 
qu'ils y perdent rien de l'esprit intérieur, qu'ils ont 
pris dans les Séminaires, où ils ont demeuré quelque 
temps pour se sanctifier eux-mêmes, avant que d'être 
appliquez au salut des autres, et où ils retournent de 
temps en temps pour entretenir la ferveur qu'ils y ont 
puisée ; ils font tous les jours leur oraison, et tous 
les ans leur retraite ; ils aiment la pauvreté, et ils 
rivent dans un parfait abandon à la divine Provi- 
dence : à peine ont-ils eu durant plusieurs années le 
nécessaire, et cependant ils n'ont pas laissé de tra- 
vailler infatigablement sans argent et sans maison, 
logez comme on a dit, par charité dans des lieux 
fort incommodes, mangeant ce qu'on leur donnoit 
comme par aumône, et réduits souvent à boire de 
l'eau, dans leurs courses apostoUqu^s. 



86 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

Le Roy eonnoissant la nécessité de pourvoir à la 
subsistance de ces ouvriers évangeliques, dont on a 
esté obligé depuis peu d'augmenter le nombre, qui 
pourra croître encore dans la suite, a bien voulu sup- 
pléer par sa libéralité royale, à ce qui nous manquoit 
pour l'entretien de quarante Curez qu'on a établis ; 
il nous aide même à leur bâtir des Eglises et des Pres- 
bytères dans les campagnes, sans rien retrancher de 
ce qu'il nous donne chaque année pour achever nôtre 
Cathédrale, et pour contribuer au soutien des Missions, 
des Hôpitaux, des Séminaires et de toutes les autres 
Communautez. 

C'est luy qui par un surcroit de bonté et de magni- 
ficence m'a accordé une Abbaye pour unir à 
TEvêché de Québec, un fonds pour élever dans la 
basse Ville une Chapelle qui serve d'aide à la Paroisse, 
et de quoy payer non seulement mes Bulles, mais 
encore une maison Episcopale, que j'ay cru devoir 
acheter pour loger à l'avenir mes Successeurs, sans 
être à charge au Séminaire, où jay fait jusqu'ici, à 
l'exemple de mon Prédécesseur, ma résidence. 

Le témoignage que je renrls en cet endroit à la 
pieté de ce grand Prince, est la moindre reconnois- 
san ce que je lui doive, et je n'auray point assez de 
vie pour reconnoître devant Dieu les grâces générales 
et personelles que j'ay receuës de luy pour mon Eglise 
et pour moy-méme. 

Que si dans les bienfaits dout il nous comble, sa 
sagesse met quelques bornes à sa puissance, il sem- 
ble qu'il ne le fasse, que pour donner heu aux gens de 
bien de son Royaume, de partager avec luy le mérite 
d'une charité qu'il désire qu'on imite ; car on peut 
dire qu'en faisant beaucoup, il laisse encore une am- 
ple matière au zèle de ces grands cœurs, qui ne pou- 
vant se renfermer dans leur pais, s'étendent avec 



LETliQUE DE QUEBEC. 87 

plaisir dans l'un et dans l'autre hémisphère ; et j'e- 
spere que ce qui) ne juge pas à propos de faire tout 
seul par ses finances, sou exemple le fera par les au- 
mônes des autres. 

Le plus consi(^erable de tous les presens que sa Ma- 
jesté nous ail faits, c'est assurément le nouveau Gou- 
verneur qu'elle nous a donné, etrintcndant qu'elle y 
a joint. 

Ces deux grands biens avec tous les autres, dont je 
viens de faire le dénombrement en peu de mots, nous 
viennent de sa Majesté, par le canal de M' le Marquis 
de Seignelay, qui au milieu de son élévation et de 
ses occupations importantes et continuelles dans l'An- 
cienne France, étend son activité et ses soins sur la 
Nouvelle, où il donne avec plaisir sa protection à l'E- 
glise, à la Colonie et aux Missions : et je me sens obli- 
gé de dire ici, qu'outre les obligations générales que 
je luy aj pour un pais dont j'av l'honneur d'être l'E- 
véque, je ferav profession toute ma vie de luv en 
avoir de particulières, pu's qu'il e^t vray ipi'on ne 
peut pas me traitter mieux qu'il le fait en toutes sortes 
de rencontres. J'admire son discernement dans le 
choix qu'il a fait de M^ le Marquis de Dénonville et de 
M"" de Champigny pour les proposer au Boy, on ne 
pouvoit pas choisir deux hommes plus propres aux 
deux emplois dont sa Majesté les a jugez dignes. 

Quelque idée qu'on ait en France du premier, elle 
est au dessous de celle qu'il donne tous les jours de 
luy-méme en Canada ; c'est-là que sans rien perdre 
de la vertu et du grand cœur qui l'ont si fort distingué 
en France dans la profession des armes, on luy 
voit faire un usage également sage et désintéressé de 
l'autorité qui luy est commise ; il n'en use que pour 
empêcher le mal, et pour soutenir le bien: ses grâces 
ne sont pas pour ces faux amis du monde, qui ont 



OO LETTRE DE MONSEIGNEUR 

coutume de faire par intérêt leur Cour aux grands ; 
mais pour les pauvres et pour ks misérables qui ont 
besoin de protection, et dont il veut connoîtreà fonds 
la sincère probité, et les vrais besoins ; il entre dans 
le détail des familles pour les secourir ; il s'informe 
de l'état de leurs affaires ; il écoute tout le monde ; il 
ne rebute personne ; autant qu'il est plein de reli- 
gion, autant est-il Tennemi du libertinage et de 
rinjustice; et comme il est irréprochable dans ses 
mœurs et inflexible dans son équité, il ne considère 
que les gens de bien, il ne se laisse point pré- 
venir, il ne se précipite en rien, il juge saine- 
ment de tout, son génie qui jusqu'à ce nouvel em- 
ploy n'avoit manqué que d'occasion pour se produire, 
se développe à présent dans toute son étendue ; et à 
le voir agir comme il fait avec facilité, avec prudence 
et avec force, on diroit qu'il a déjà gouverné 
long-temps : la multitude de ses occupations non seu- 
lement ne Taccable point, mais mêuie elle ne le dis- 
sipe pas, et ne diminue rien de l'application qu'il 
donne tous les jours à la grande affaire de son salut ; 
il s'y applique comme s'il n'avoit que celle là^ car 
outre le temps qu'il donne en particulier à la prière 
et à la lecture des bons livres, on le voit faire exacte- 
ment en })ublic le devoir d'un excellent Paroissien, 
assister aux Sermons et au service divin, fréquenter 
les Sacremens, entendre souvent plusieurs Messes 
avec un air de dévotion qui en inspire à tous les au- 
tres, et donner un merveilleux exemple du respect 
qu'on doit avoir pour les choses saintes, et pour tous 
les Ecclésiastiques ; de sorte qu'on peut dire de luy, 
quïl est un aussi bon serviteur de Dieu, qu'il est un 
fidelle Ministre de son Prince. 

Madame la Gouvernante l'imite de prés : elle est à 
la tête de toutes les bonnes œuvres, toujours la pre- 



L EVEQUE DE QUEBEC. 89 

miere aux Messes de Paroisse, aux Processions, aux 
Saluts, el à toutes les dévotions publiques, tantôt 
dans une Eglise, tantôt dans une autre : elle a rais 
les actions de pieté à la mode dans Québec, parmi les 
personnes de son sexe, qui se font honneur de la sui- 
vre par tout, môme dans les Hôpitaux où elle sei't les 
malades de ses propres mains, et dans les maisons 
des pauvres honteux, quelle assiste selon leurs di- 
vers besoins en santé et en maladie ; elle les instruit, 
elle les console^ elle panse leurs playes, elle leur pré- 
pare des remèdes, elle fait leurs lits ; et tout cela 
d'une manière si aisée et si naturelle, qu'on voit bien 
qu'elle y est accoutumée, et qu'elle découvre par la 
pénétration de safoy la personne de Jesus-Christ dans 
celle des misérables : elle passe une partie de sa vie 
dans les Monastères des filles, où on a cru luy devoir 
accorder une libre entrée, pour sa propre consola- 
tion et pour celle des Religieuses qu'elle édifie beau- 
coup par sa conversation et par sa conduite ; le reste 
du temps se passe dans sa maison à élevei* sa famille 
et à travailler de ses mains, apprenant encore plus 
par son exemple que par ses paroles à toutes les per- 
sonnes qui viennent luy rendre leurs devoirs, qu'une 
femme Chrétienne, de quelque rang qu'elle puisse 
être, ne doit jamais demeurer inutile, et que dés 
qu'elle ne fait rien, elle est en état de faire beaucoup 
de mal. 

Tel étoit le bonheur du Canada quand j'en partis 
pour repasser en France : et pour comble de félicité., 
le ciel nous avoit envoyé depuis peu un Intendant, 
dont les bonnes el les grandes qualitez sont aussi con- 
nues à Paris que son Nom et sa Naissance. Dans le 
peu de temps que j'eus la joye de le voir avant mon 
départ, il me parut avoir beaucoup de capacité, de 
droiture et de probité, et j'apprends par les Lettres 



^ LETTRE DE MONSEIGNEUR 

que je viens de recevoir, que sa conduite répond par- 
faitement à l'attente des peuples, qu'il s'acquite tres- 
dignenient de son employ, et qu'il agit si fort de 
concert avec M^ le Gouverneur, qu'on peut tout 
espérer de celte parfaite intelligence pour le bien gê- 
nerai du païs. 

Madame sa femme a de l'esprit au delà du commun 
des personnes de son sexe ; elle a le coeur pour le 
moins aussi bon que l'esprit, et ce qu'on m'écrit de sa 
charité pour les alTligez et pour les pauvres, me donne 
iine consolation sensible. Comme elle est aussi unie 
à Madame la Gouvernante que M' l'Intendant l'est à 
M^ le Gouverneur, la pieté régnera par tout, et les 
affaires publiques en iront mieux. 

Dieu a déjà béni sensiblement la parfaite intelli- 
gence qui est entre ces deux Messieurs par le succès 
qu'il a donné à la guerre qu'on porta l'année passée 
chez les Iroquois, dans le pais des Somiontoùans ; et 
j'ay crû que je devois insérer en cet endroit ce que 
j'en ai appris pai- diver.-es Lettres. 

Bl' le Marquis de Dénonville prévoyant bien qu'il 
faudroit dans peu faire la guerre }X)ur prévenir les 
entreprises des ennemis de la Colonie-Françoise, avoit 
donné dés l'année 1686. de bons ordres pour assem- 
bler les peu]>les du Nord et du Sud avec les François 
qui sont dispersez dans la profondeur des bois à. qua- 
tre et cinq cens lieues les uns des autres, afin de s'op- 
poser tous ensemble au dessein que les Hollandois et 
les Iroquois avoient formé de concert de se rendre 
maîtres de tout le commerce, en s'emparant de Nia- 
gara et de Michilimakinac. 

L'hy ver se passa à faire tous les préparatifs et toutes 
les provisions nécessaires pour la campagne, et à 
mettre le fort de Katarakoùy en état de se bien dé- 
fendre pour la seureté du pais. Tout cela se con- 



LEVEQUE DE QUELEC, 



9* 



duisit avec un si grand secret, que ni Jes François, ni 
les Sauvages, soit Chrétiens, soit Infidelles, ne s'ap- 
perçurent de rien, et cependant on arausoit les Iro- 
quois par diverses negociatioas, pendant lesquelles 
ils ne laissèrent pas de faire divers actes d'hostilité sur 
les Sauvages sujets du Roy. Tout étant prest, on 
publia la guerre dans Québec avec des solenniitez ex- 
traordinaires ; et après avoir indiqué des prières gé- 
nérales pour tout le temps de la campagne, M. le Mar- 
quis se rendit à Montréal quartier d'assemblée, doù il 
partit le onzième jour de Juin 1687. à la tête de son 
petit corps d'armée composé de trente-deux Com- 
pagnies, qui forraoient huit Bataillons, doiit quatre 
étoient des troupes du Uoy, et quatre de la milice du 
pais ; le tout embarqué sur deux cens bateaux, qu'on 
avoit fait construire exprés, et équipper abondam- 
ment de toutes choses. Il s'y joignit dans un grand 
nombre de canots trois cens Sauvages : scavoir cent 
cinquante du Sault el de Lorette, cinquante de la 
Montagne, et le reste de Sillery, avec plusieurs vo- 
lontaires de la Colonie. 

Il plut à Dieu de favoriser ce General par plusieurs 
éveneraens, qu'on a regardez comme des récompenses 
anticipées de sa pieté. 

I. Avant son départ de Québec, il eut la joye d'y 
voir arriver M' le Chevalier de Vaudreûil avec huit 
cens hommes, qui par un bonheur extraordinaire 
étoient passez de France en bonne santé en trente- 
trois jours, et venoient tout à propos pour défendre 
le pais durant son absence, et suppléer aux travaux 
des habitans qui le suivoient. 

II. De plus au passage des Rapides qui sont au 
dessus et au dessous du lac saint François, au lieu 
d'eslre arresté comme il le craignoit par quelque em- 
buscade, il prit en chemin sans coup ferir plusieurs 



92 LETTRE DE MONSEIGNEOR 

espions Iroqiiois, et il s'assura aussi sans peine à 
Katarakoùr de prés de deux cens personnes de la 
même Nation, qui auroient pu fortifier les ennemis, 
s'ils eussent eu la liberté de les aller joindre, et qui 
poLivoient dans la suite nous servir d'otages pour la 
sûreté des prisomiiers qu'on feroit sur nous. 

in. Il apprit aussi sur sa marche que trois de ses 
Capitaines, qui étoient allez devant luy vers le pais 
ennemi en divers endroits, s'étoient réunis par son 
ordre à Niagara, où ils s'étoient fortifiez avec quatre 
cens hommes tant François, que Sauvages, et soi- 
xante Hollandois qu'ils avoient pris de la manière la 
plus heureuse, et la plus glorieuse du monde ; voici 
comme l'affaire s'étoit passée. 

Soixante Hollandois divisez en deux bandes alloienl 
par deux chemins surprendre Michilimakinac, où les 
Hurons et Outaoùaks gagnez par l'espérance des 
presens qu'on leur promettoit d'eau de vie, et de 
l'achat de plusieurs marchandises à grand marché, 
étoient préparez à recevoir ces étrangers, et peut-être 
à faire main basse sur les François. Dieu permit que 
Tune des deiLx bandes manquant de vivres, détacha 
tin de ses guides pour en aller prendre, sans faire 
semblant de rien, dans Michilimakinac même, où le 
Père Enjalrand Jésuite l'ayant questionné avec 
adresse, tira de luy tout ce qu'on avoit intérêt de 
sçavoir, et dans le moment en fit part au sieur de la 
Durantaye, l'un des trois Capitaines dont on vient de 
parler ; celui-ci sans perdre temps, quoy qu'il fut sé- 
paré des deux autres, qui étoient les sieurs Touty et 
du Lut, prend ce qui luy reste de François, et suivi 
d'un plus grand nombre de Sauvages, dont les in- 
tentions luy étoient suspectes ; il va audevant de 
cette bande de Hollandois. Dés qu'il les rencontra 
en canot, il envoya faire commandement au Capi- 



l'^EYÉQUE DE QUEBEC. 93 

tame de mettre les armes bas, et de le venir trouver; 
cet horaQie se rend avec ses gens sans résistance, la 
Duranlaye le prend, et accompagné des Hurons et 
Outaoùaks, qu'il s'étoit assurez en quelque façon par 
sa victoire, il le mené à Michilimakinac, et de là au 
Fort qu'on faisoit à Toucharontion, où il eut la joye 
de trouver contre son attenta les sieurs ïontj et du 
Lut, avec les Ilinois et les Chaoùanons qui avoient 
voulu le suivre : et tous trois s'étans mis snr le lac 
Erié, tombent sans y penser sur la seconde bande 
de Hollandois, qu'ils prennent avec la même facilité 
que la première. 

C'est donc après ce coup important qu'ils allèrent 
commencer un fort à Niagara, d'où ils envoyèrent 
à M' le Marquis le sieur de la Forêt pour luy rendre 
compte de tout, et dans cette entrevue on prit des 
mesuressi justes pour assembler tous les Sauvages 
au rendez-vous qui leur avoit esté marqué un an au- 
paravant à Atenniatarontagouët, que le même jour 
et à la même heure que M^ le Marquis y arriva, il vit 
paroître à ses yeux l'assemblée de tous ces Sauvages, 
qui sur une levée de sable longue de demie lieuê, 
entre le lac Ontario et un marais de même nom, don- 
nèrent le plus rare et le plus extraordinaire spectacle 
qu'on eût jamais vu dans leur pais, et qu'on puisse 
se figurer en Europe. On y vit un fort grand nombre 
de visages tous dififerens, avec une pareille diversité 
d'armes, de parures, de danses et de manières. On 
y entendit des chansons, des cris, des harangues de 
toutes sortes de tons et de langues. La pluspart de 
ces Barbares n'avoient pour tout habit que des queues 
de bêtes derrière le dos, et des cornes sur la tête. Ils 
avoient le front et les joues peintes en verd ou en 
rouge, semées de points blancs ou noirs ; le nez et 
les oreilles percées et chargées de fer, et tout le corps 



94 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

coloré de diverses figures d'animaux. Il fallut re- 
cevoir agréablement les honneurs qu'ils rendirent^ 
et ils eurent sujet d'être contents des honnêtetez réci- 
proques qu'on leur fit. 

Si on fut surpris de leur contenance et de leurs 
usages, ils furent encore plus étonnez de voir le bon 
ordre et le campement de nos troupes, et l'habileté 
avec laquelle par la vigilance de leur General, elles 
firent en deux jours un bon Fort de pieux, assez 
grand pour y renfermer les canots, bateaiLX, vivres 
et munitions, avec une bonne garnison qu'on y laissa, 
sous le commandement de M^ d'Orvilliers. Ils eurent 
sur tout un fort grand plaisir à voir le troisième jour 
décamper l'armée que M' le Marquis mit en bataille. 
Les trois Compagnies des sieurs de la Durantaye, 
Tonty, et du Lut, composées de François naturels de 
Canada, et soutenues à droite et à gauche de deux 
autres compagnies de Sauvages, partie Chrétiens, 
et partie Infidelles faisoient lavant-garde que M' de 
Calheres commandoit ; et M^ le Gouverneur marchoit 
ensuite avec les troupes du Roy et la milice de la 
Colonie. 

On marcha ce jour-là quatre ou cinq heures par un 
bois clair et uni. Le lendemain on eut d'abord un 
chemin commode ; quelque temps après on entra 
jusqu'au cou dans des herbages de quelques prairies 
au milieu de grands cotaux ; puis ayant traversé mi 
espace de terrain motiillé, on se vit à demie lieuë des 
déserts de Gazeroaré, dont on avoit dessein de sur- 
prendre la place, lors que sur les deux heures après 
midy on fut attaqué tout à coup par un parti de Son- 
nontoûans, qui avoient parfaitement bien choisi le 
temps et le lieu de leur attaque. 

Il faisoit pour lors une chaleur horrible, et on étoit 
engagé dans un vallon étroit et touffu, bordé de cô- 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 95 

teaux, et coupé par un petit ruisseau, qui va se join- 
dre à un quart de lieuë de là à un plus gros, dont 
l'eau coule dans un bocage obscur, mouillé, et de 
difficile accès. Six cens des ennemis s'avancèrent à 
la tête du vallon sans être apperceus, et le reste de- 
meura auprès du plus gros ruisseau, à dessein de 
nous prendre par la tête et par la queue, et de nous 
faire tomber d'une embuscade dans une autre. Il 
arriva même qu'un misérable Renégat les ayant aver- 
tis qu'on avoit donné à nos Sauvages alliez des tours 
de tête de couleur rouge pour pouvoir dans le com- 
bat les dic-iinguer des ennemis ; ceiLx-ci profitant de 
cet avis avoient pris la même parure, afin de fondre 
sur nos gens avant que d'être reconnus, et de se con- 
fondre avec eux sans qu'on pût les déniêler. 

Ils prirent apparemment nôtre avart-garde pour 
toute l'armée, parce qu'ils ne sont pas accoutumez 
à en voir de si grosses. Quoy qu'il en soit l'ardeur 
qu'ils avoient de combattre ne leur donna pas le loisir 
de délibérer; et faisant tout à coup d'une manière 
effrayante un certain hurlement gênerai, qu'ils ap- 
pellent en leur langage le Sasakoûa, ils tirèrent sur 
nous de derrière les arbres une grêle de coups de 
fusils, qui à cause des échos résonnoient comme des 
coups de canon. 

C'est-là que ces Infidelles chargeant d'injures nos 
Sauvages convertis, et leur disant avec mépris et 
fierté, venez chiens de Chrétiens, venez qu'on vous 
tuô ; deux de nos plus vaillans et de nos plus ver- 
tueux Iroquois se signalèrent, l'un ayant choisi son 
homme luy répondit d'un air intrépide ; Tirez, tirez 
malheureux, et voyez que les Chrétiens n'ont pas peur 
de la mort ; mais tirez juste, car si vous me man- 
quez, je ne vous manqueray pas. Ce brave Chrétien 
ayant paré le coup deTinfidelIe, qui ne fit que l'ef- 



96 LETTRE PE MONSEIGNEUR 

fleurer, il jelta dans un moment ce misérable par 
terre. L'autre qui étolt de la Mission du Sault, étant 
luy seul aux prises avec deux Sonnontoùans, tua le 
premier de son fusil, et fendit le second du haut en 
bas avec son sabre. 

Tous généralement firent voir en cette journée,, 
qu'ils étoient également attachez à la Religion Chré- 
tienne, et aux intérêts de la France; ils essuyèrent 
le premier feu des ennemis avec un courage incroy- 
able ; et voyant que ces furieux, qui s'étoient postez 
à mi-côlé pour les battre de plus prés, ils montèrent 
avec vigueur après eux faisant sans cesse des dé- 
charges, et quelques-uns les poursuinrent à grands 
coups de sabres et de flèches. 

Cependant le corps de bataille s'avançoit à la haste 
jxjur secourir Tavant-garde, M^ le Marquis voulant 
s'opposer au passage des Sonnontoùans, commanda 
plusieurs Bataillons pour gagner toute la hauteur ; 
et après avoir corrigé quelques mouvemensirreguliers 
des siens, il fit battre toutes les caisses, et tirer de 
tons costez si vivement sur tout ce qui paroissoil, 
qu'en fort peu de tems il contraignit les barbares à 
tourner le dos ; et n'eût été qu a leurs tours de têtes 
et à quelques autres marques on les prit pour nos 
Outaoûaks, on en auroit tué un plus grand nombre ; 
mais ce stratagème en sauva plusieurs, qui portant 
la nouvelle de leur défaite à ceux qui étoient postez 
au gros ruisseau, leur crièrent : fuyez Sonnontoùans, 
tout est perdu ; de sorte quïls prirent tous ensemble 
la fuite vers Oiogoûen. C'est ce qu'on apprit le len- 
demain d'un de leurs blessez, et l'on sceut d'ailleurs 
de quantité d'autres prisonniers, qu'on avoit brûlé le 
village, et que les -NÎeillards, les femmes et les enfans 
s'étoient enfoncez avec précipitation dans les bois 
avec le meilleur de leurs bardes. 



l'eVÉQUE de QUEBEC. 97 

Ce qu'il y eut de particulier dans ce combat, c'est 
que les trois Compagnies de nos François Canadiens 
se battirent tantôt à la Françoise et tantôt à la Sau- 
vage, par manière de duel à coups de fusil d'arbre 
en arbre, aussi bien qu'un bon nombre de volontaires 
qui tuèrent leur homme. Mais les ennemis qui ne 
sçavent ce que c'est que de se battre sans se mettre à 
couvert des arbres, ne remarquèrent rien tant, que 
la bravoure et le sang froid du General et de M' de 
Callieres, qui chacun dans leur quartier furent tou- 
jours au feu à découvert en chemise à cause du chaud, 
passant et repassant dans les rangs pour animer tout 
leur monde. 

Nous n'eûmes parmi les nôtres que trente blessez, 
dont il en mourut onze dans la suite, et on sauva le 
Père Enjalrand Jésuite, qui servant d'Aumônier, et 
allant intrépidement aux coups, avoit receu une bles- 
sure assez dangereuse à la hanche. 

Entre les Sauvages morts on a particulièrement 
pleuré la perte de deux Chrétiens, dont l'un étoit de 
la Mission du Sault, et l'autre de celle de la Mon- 
tagne ; le premier ayant receu une playe mortelle, 
s'approcha d'un Père Jésuite en qui il avoit beaucoup 
de confiance, et luy dit avec une grande fermeté ; 
Mon Père, je suis mort, c'est Dieu qui l'a voulu, 
je l'en loue de tout mon cœur ; je n'ay nul regret 
à la vie, après que Jesus-Christ a donné pour moy 
la sienne avec tant d'amour ; en disant cela, il tomba 
aux pieds du Père, et prononçant tendrement les sa- 
crez noms de Jésus et de Marie, il expira. 

Le second, qui s'appelloit le Soleil, étoit un homme 
d'un mérite distingué par sa bravoure et par sa vertu. 
C'étoit le premier Chrétien de sa Mission, où on Ta- 
voit fait Capitaine de la prière ; et depuis douze ans 
qu'il avoit embrassé le Christianisme, on estime 



98 LETTRE DE MONSEIGNEUR 

qu'il avoit conservé son innocence baptismale. Heu- 
reux aussi bien que Fautre, d'avoir donné sa vie dans 
une guerre^ qu'on peut regarder comme une espèce 
de sainte Croisade. 

On passa la nuit sur le champ de bataille ; et le 
jour suivant après avoir poarveu au soulagement des 
blessez^ on se mit en marche en grand ordre par des 
chemins épouvantables au travers des herbes, où l'on 
étoit presque caché, dans un pais mouillé, rempli de 
buissons et de petits arbres fort épais. 

On entra ensuite dans la belle plaine de Oazeroaré, 
première place des Sonnontoûans, fameuse Baby- 
lone, où Ton a tant fait de crimes, tant versé de sang, 
tant brûlé d'hommes ; elle est située sur une agréa- 
ble éminence, où l'on monte par trois petits tertres 
en forme d'amphithéâtres, et environnée de trois 
grandes côtes, et d'une plaine fort fertile, longue et 
large d'une lieuë, qui pour lors étoit chargée de bleds 
d'Inde presque meurs. On y fut les faucher avec 
l'épée, et on y trouva quantité de pacquets de hottes, 
de bouchons de blessures, et plusieurs corps morts, 
non seulement en cet endroit, mais encore à trois et 
quatre lieues de là. On brûla le Bourg avec trois 
autres et un Fort ; et on croit qu'on ruina environ 
sue cens mille minots de bleds nouveaux, et trente 
mille de vieux pour affamer le pais, où il étoit im- 
possible que les Sauvages pussent subsister : aussi 
a-t-on oui dire à une de leurs femmes, qu'ils étoient 
résolus, pour vivre, de manger tous les esclaves 
Miamis qu'ils avoient faits Tannée dernière, et qu'ils 
avoient menez avec eux dans les forests. 

On crut pour toutes sortes de raisons, qu'il falloit 
se contenter de tous ces avantages pour cette année ; 
que c'étoit beaucoup de s'être rendus maîtres du com- 
merce, d'avoir humilié les Iroquois, et fait porter 



LEVEQUE DE QITEBEC. 99 

(le leurs chevelures dans toutes les terres ; qu'il ne 
falloit pas différer d'achever le Fort de Niagara ; qu'il 
étoit à propos de renvoyer les Sauvages, et sur tout 
les Algonquins et les Outaouaks ; que chaque habi- 
tant étoit pressé de retourner chez soy par la. saison 
de la recoite, et qu'étant à deux cens lieues de Québec, 
et n'ayant plus de vivres que pour un mois, il étoit 
temps de licentier les troupes, qui reviendroient de 
meilleur cœur l'année suivante à une seconde cam- 
pagne, lorsque l'impuissance, où l'on avoit laissé les 
ennemis de faire commerce et de semer, les auroit 
considérablement affoiblis. 

On voit par le succès de cette campagne ce qu'on 
doit attendre de la sagesse et de l'union des personnes 
qui ont à présent l'autorité du Roy en Canada; et il 
ne me reste plus rien à dire, sinon que la seule con- 
solation que j'eus en le quittant pour revenir en 
France, fat d'y laisser deiLX hommes dont la bonne 
conduite et la bonne intelligence nous promettent une 
longue suite de prospcritez pour la Religion et pour 
l'Etat. 

Je m'embarquay le dix-huitiéme de Novembre de 
l'année 1686. et comme toute la navigation qui dura 
45. jours, fut une tempête presque continuelle, on se 
vit souvent en danger de faire naufrage. Le vaisseau 
pensa une fois s'entr'ouvrir ; une autre fois il de- 
meura quelque temps sur le côté ; mais sur tout ce 
fat une merveille, qu'étant battu des flots et des 
vents durant trente-six heures entre les terres, il ne 
se brisa point mille fois. L'équipage et les passagers 
crurent le péril si grand que tout le monde se con- 
fessa. J'eus même la consolation dans le reste de la 
traversée, de recevoir plusieurs confessions géné- 
rales, de communier plus d'une fois les mômes per- 
sonnes, et de voir tout le monde si réglé et si retenu, 
qu'il.vy avoit sujet de bénir Dieu de nous avoir menez 



100 LETTRE DE MONSEIOT.UH LLXÉQIL DE QUEBEC. 

jusqu'aux portes de la mort. Il arriva aussi un cer- 
tain jour que nôtre bâtiment toucha, et on crut périr 
dans le moment ; les cris qu'on jet ta confusément 
me parurent capables d'effrayer les plus intré- 
pides. qu'il est avantageux dans ces rencontres 
d'avoir une bonne provision de fermeté et de con- 
fiance en Dieu ! c'est le meilleur viatique que puissent 
prendre ceux qui entreprennent ces voyages. 

Nous prîmes port à la Rochelle le premier jour de 
l'année 1687. et après y avoir passé quelques jours 
])0ur rendre nos actions de grâces à Dieu, je me 
rendis incessamment à Paris. Youssçavez, Monsieur, 
que le Roy a bien voulu que je demandasse mes 
Bulles^ et que les ayant obtenues du Pape, j'ay esté 
enfui sacré ; je suis résolu de monter sur les vais- 
seaux (qui partiront ce Printemps) pour aller prendre 
possession demonEghse, et je puis vous assurer qu'en 
quelque lieu du monde que j'aille je seray toujours, 

MONSIECR, 

Vôtre tres-humble et tres-obeïssant 

serviteur Jea:^ Evêque de Québec. 

Extrait de Privilège du Roy. 

Par grâce et Privilège du Roy, donné à Versailles le 5 Février 168S. 
Signé, par le Roy en'son Conseil. Boucher. Il est permis à nôtre 
tres-clier et bien-aimé Conseiller' en nos Conseils Jean Evêque de 
Québec, de faire imprimer, vendre et débiter un Livre intitulé Etat 
preseyiide V Eglise et de la Colonie Françoise dans la Nouvelle France, 
pendant- le t«mps et espace de six années, à compter du jour qu'il sera 
achevé d'imprimer pour la première fois : Et défenses sont faites à tous 
Imprimeurs, Libraires et autres, d'imprimer ou faire imprimer, vendre 
et distribuer ledit Livre sous quelque prétexte que ce soit, même d'aug- 
mentation, correction, changement de titre, ou d'impression étrangère, 
sans la permission de l'Exposant, ou de ses ayans cause, à peine do 
trois mille livres d'amende, confisrationdes exemplaires, et de tous dépens, 
dommages et interests, comme il est plus amplement porté par ledit 
Privilège. 

Et ledit Seigneur Evêque a cédé le Privilège ci-dessus à Robert 
Pépie Libraire. . 

Registre sur h Livre de la Communauté des Imprimeurs 4* Li- 
braires de Paris, le 10 Février 1683. 

J. B. CoiGNARD Syndic. 

.V.chevé d'imprimer pour la première fois le 11. Mars 1688. 



. TABLE 

Des matières contenues dans la Lettre de 
M. VEvêque de Québec. 



But de cette lettre ; départ de l'Evéquepour le Canada, 1.— 
Mort de deux de ses prêtres, 2. — Conduite édifiante du Mar- 
quis de Dénonville pendant la traversée, 3.— Arrivée de 
l'Evêque à Québec, sa réception, 4.— Le Chapitre, la Cathé- 
jdrale, le Séminaire, 5.— Le collège des Jésuites, 6.— Le cou- 
vent des Recollets, 7. — Les Ursulines, incendie de le-ùr 
(Xjuvent, 8.— Les Hospitalières, 9.— Mgr. de S. Vallier com- 
mence sa visite par le Séminaire ; éloge de ]Mrg. de Laval, 10. 
'—Détails sur les directeurs et sur les élèves du Sémmaire, 
11.— Mission de l'Acadie, son étendue, 12.— Situation de 
Ristigouclie, de la Rivière de la Croix, 13.— Origine du nom 
de la Rivière de la Croix, 14.— Le Cap Breton, 16.— On 
établit une mission chez les Cruciantaux, 16.— Heureuses 
dispositions de ces peuples, 17.— Concession de terres faite 
au Séminaire de Québec pour y établir des missions, 17. — 
Modestie, charité et piété de ces Sauvages, 18.- L'Evêque 
visite le Cap Tourmente, la Cote Beaupré et Tlle d'Orléans, 
•20.— Il part pour Montréal, visite les Trois-Rivières et quel- 
(]ues églises sur la route, 21.— Sa réception à Montréal; 
visite de la Paroisse, du Séminaire de S. Sulpice, 22.— de 
l'Hôpital, 23.— de la Congrégation, 24.— Mission de la Mon- 
tagne, 25.— L'Evêque part pour les missions de l'Acadie, de 
Port-Royal, et vishe en passant la Mission du Sud, 28.— Ri- 
vières du Loup, desBrances, de S. François et de S. Jean, 30. 
—Saut S. Jean-Baptiste, où il reçoit des lettres de M. l'In- 
tendant, 31.— Mission de iMédogtek, 32.— Il se sépare de sa 
petite troupe pour aller passer par Richibouctou et Miramichy; 
ission de Miramichy, 32.--7de Richibouctou, de Chédaïk, 
de l'Ile S. Jean, du Cap Louis, du Petit-Passage, de Fronsac 
et de Chédabouctou, 34.— Beaubassin, sa situation, 35.— 
Visite aux Mines et à Port-Royal, 37.— Etat de cette dernière 
mission, 38.— L'Evêque revient à Beaubassin, à Miramichy,. 



un TA 13 LE. 

et passe par Pile Persée, pour se rendre à Québec, 42. — 
Lettre du P. Silvy, où est racontée l'expédition à la Baie 
(i'Hudson, sous Mrs. de Troyes, de Sta. Héleine et d'Iber- 
ville, 43.— Missions des PP. Jésuites, 45. — Mission de S. Frs. 
Xavier du Saut, 47. — Catherine Tegascouïta, 48. — Vie édi- 
fiante et vertus héroïques des chrétiens du Saut, 49-61. — 
Leur chapelle renversée par le vent, 61. — Utilité de cette 
mission pour le maintien de la paix, 62. — L'Evêque les visite 
])our la première fois, 63. — Il y retourne trois semaines après 
avec le gouverneur général, 64. — Mission de Lorette, piété 
de ces sauvages, 67. — Sillery, les Algonquins remplacés par 
les Abénaquis, 68. — Ferveur de cette mission. 69. — Missions 
des Outaouaks, 70. — Excursion d'un missionnaire sur les 
l.»ords du lac Huron, état des nations qu'il y trouve, 71. — 
Exemple de dévouement d'un autre missionnaire chez les 
Oamaloumineks, 72. — Travaux du P. Allouez chez les 
.Miamis et les Ilinois, 72. — Missions de Tadoussac, difficultés 
«lu'on y rencontre, 75. — Missions des Iroqnois, obstacles à 
leur conversion, 77. — Stratagème qu'on employa à Onnon- 
îagué et ailleurs pour pouvoir pénétrer dans les cabanes, 79. 
— Exemples frappants du triom.phe de la grâce, et du succès 
des missionnaires, 79 — Les Agniez, moins difficiles à con- 
vertir, exemples de ferveur et de générosité, 81. — Conduite 
édifiante des Français de la colonie, 83. — Zèle et ferveur du 
c'ieigé, 85. — Générosité du roi à pourvuir au soutien des 
missions et des établissements religieux, 86. — Sollicitude du 
Marquis de Seignelay pour le Canada ; grandes qualités âe 
M. le Gouverneur, de Mme. la Gouvernante, de M. l'Inten- 
dant et de son épouse, 87. — Détails sur l'heureuse expédition 
contre les Sonnontouans, 90-99. — Retour de Mgr. TEvêque 
en Europe, 99. 



ERRATA. 

1ère page, 9e ligne, au lieu de deux de ses ondes, lisez : deux de ses 

[parents. 
3e page, 24e et 25e lignes, au lieu de eut demande, lisez : aurait de- 

[mandé ou permis. 
4o page, 25e ligne, au lieu de 1068, lisez : 1687. 
7e " 1ère " " 1702 " 1700. 

Id. » 31e " " 1714 '' 1713. 

Sa *' 28e " " attenante à " attenant à.